Note sur Poésie et Philosophie


Des rapports ambigus

Poésie et philosophie entretiennent dès l'origine des rapports quelque peu ambigus ; il s'agit d'une relation de couple difficile fondée sur une dissension radicale, préservant malgré tout une sorte de perspective commune, voire un secret désir d'unité. Si, historiquement, la philosophie se définit semble-t-il contre la poésie, il n’en reste pas moins qu’elle commence avec elle, et qu’elle ne s’en dégage que progressivement et jamais totalement.

Que reprochent Socrate et Platon à la poésie, au mythe, et à l’art en général ? Concernant la mythologie, il se trouve que la morale des héros paraît bien dépassée et s’oppose aux progrès politiques et moraux que préconisent ces philosophes grecs. A l’art et à la poésie on reprochera de ne s’adresser qu’à la sensualité et aux passions, ce qui contrarie les exigences rationnelles de la philosophie. Surtout, l’artiste en général n’est qu’un marchand d’illusion car son art n’est qu’imitation et même imitation des apparences. En fait c’est toute une vision du monde qui se trouve contestée. La philosophie elle-même se veut une vision globale du monde, mais elle trouve la version “poétique” de cette vision un peu trop mystifiante. A l’art, la critique socratique préfère par exemple l’efficacité technique. Au peintre qui se contente de dessiner un lit, elle oppose l’artisan qui va le fabriquer, le comprendre en ses moindres détails et donc s’en faire une vision beaucoup plus complète, beaucoup plus réelle que celle, tronquée, du peintre... Au total l’expression idéale pour le philosophe sera le dialogue, le dialogue parlé. Premièrement il a une teneur assurément prosaïque, non-poétique, deuxièmement il repose tout entier sur la raison et la logique. C’est sans doute la raison pour laquelle Socrate a refusé la littérature jusque dans son support matériel, l’écriture (bien sûr on n'en dira pas autant de Platon).

Seulement, il faut remarquer qu’aux origines de la philosophie, Pythagore, Parménide, Empédocle traduisent encore leur pensée en poèmes et utilisent des rythmes et des mètres tout à fait classiques. Ce qui vaut pour la forme vaut aussi pour le fond. Voir et savoir sont, en grec, étymologiquement liés (eidos : image, idée) : la volonté (philosophique) de savoir ne repose-t-elle en dernière instance sur un désir (poétique, “naïf”) de voir ? — La philosophie commence donc dans la poésie. Platon et Aristote le disent en cœur. Le premier : “Car cette passion est vraiment d’un philosophe : l’émerveillement” (Théètète, 155 d.). Le second : “C’est par l’émerveillement que les hommes (...) ont commencé à philosopher” (Métaphysique, A2, 982b). L’émerveillement dont ils parlent n’est rien d’autre en effet que le premier témoignage de la conscience qui au lieu de s’attaquer aux choses pour les analyser, les transformer ou les consommer, les accueille dans leur nature propre et s’étonne de ce qu’elles sont. N'est-ce pas ce même émerveillement qui donne lieu à une “louange” poétique des choses ? Quant au mythe lui même, dans son aspect “archétypal” ou “paradigmatique”, il est au fond l’ancêtre de l’Idée et en tout cas une incitation à la pensée. Platon en use lorsqu’il doit énoncer une vérité peu démontrable... Toute l’ambiguïté est là : d’un côté Platon récuse la mythologie de son temps, la réserve aux bonnes femmes et aux enfants, de l’autre il n’hésite pas à y recourir pour appuyer son discours.

Les formes poétiques et littéraires vont demeurer longtemps présentes au sein du discours philosophique. Outre le poème, qui convient assez mal, il faut le dire, à l’abstraction philosophique, on utilise très tôt la maxime qui est un genre hérité du proverbe populaire. Mais cette “popularisation” de la forme littéraire est significative à plus d’un titre. D’abord elle engage la philosophie sur la voie d’une expression résolument prosaïque, aisément transmissible, donc plus rationnelle. Enfin la maxime présente un intérêt certain pour l’éthique, la pensée morale. Pour l’abstraction, elle ne serait que trop performante ; trop ramassée, elle conduit au paradoxe ou à l’obscurité (Héraclite, déjà, n’avait pas volé sur surnom “d’Obscur”...) et rejoint derechef la poésie.

Ce qui vaut pour les origines grecques de la philosophie vaut aussi pour la philosophie moderne ou contemporaine. D’une part le texte philosophique contient des éléments éminemment poétiques ou littéraires : je peux faire le récit d’une expérience ou d’une vie dont je vais me servir comme d’un modèle ou un sujet de réflexion ; je peux également faire le récit d’une découverte ou d’un itinéraire philosophique (voir Descartes, le Discours de la Méthode) ; tout comme je peux me laisser aller à l’exaltation poétique d’une idée particulièrement enthousiasmante... Ou bien encore mélanger allègrement plusieurs types d’écriture (Derrida), faire “fictionner” le texte philosophique, etc. D’autre part, la littérature elle-même (roman, théâtre, ou poésie) n’est pas exempte de parenthèses philosophiques ou didactiques, quand ce n’est pas l’œuvre tout entière qui n’affiche ouvertement une signification philosophique (la littérature “à thèses”). Il n’est pas exclu enfin que la pensée sous sa forme logique la plus accomplie ne soit autre chose, finalement, qu’un mythe ou un récit parmi d’autres (thèse "postmoderne" de Lyotard), voire un poème d’une espèce particulière...

La "  pensée poétique"

La question que nous devons nous poser maintenant concerne un éventuel renversement de la philosophie par la poésie. Celui-ci serait rendu possible (par subversion) à cause des “germes” poétiques contenus dans le texte philosophique ; mais il faut se souvenir que ce mouvement correspondrait alors à un retour, puisque la poésie serait considérée comme originelle : c’est l’avis de Heidegger.

Pour Hegel, par exemple, avec qui s’achève toute une époque de la philosophie, si la poésie est la plus haute activité artistique, elle n’est reste pas moins incapable d’énoncer la vérité : seule le concept peut le faire. Malgré cela, on peut se demander si dans cette rivalité où la philosophie est censée conserver l’avantage, en somme si dans ce sentiment de hauteur et de supériorité il n'y aurait pas comme un refoulement des origines (plutôt qu’un dégagement conscient) ; de sorte que la poésie ferait retour immanquablement au moins comme un idéal (ou rêve) de poésie dont serait porteuse inconsciemment la philosophie sous des formes symptomatiques diverses.

Contrant toute la tradition philosophique, et à la suite de Nietzsche, Heidegger se lance délibérément dans une quête de la seule véritable pensée qui est pour lui poésie. Il s’agit, par-delà l’idéalisme platonicien, le rationalisme réducteur et l’idéologie technicienne occidentale de retrouver l’inspiration pré-socratique. — Pour prendre les choses d’assez haut, rappelons le statut très avantageux que les notions d’Art et d’Œuvre prennent aux yeux d’Heidegger : “L’art est la mise en œuvre de la vérité”. Cette vérité n’est pas transmise par le langage, la parole, elle est le langage et la parole, non comme raison, discours, mais comme dire (das Gedichte en allemand) : le “dire” est ici l’équivalent de l’”Etre”. Pour Heidegger, le poète du Dict par excellence est Hölderlin. La fonction première du poète est de nommer les choses, non seulement pour leur donner un nom, mais pour les convoquer, les laisser éclore en leur être, et pour donner à l’homme une “demeure” dans une véritable “habitation poétique” du monde. Or cela seul est vraiment penser, voire philosopher. En effet ce dire poétique fait écho à la pensée de la nature comme épanouissement et éclosion dans la présence chez les philosophes présocratiques, notamment Héraclite. Pour Heidegger, “le langage est la maison de l’être”, et c’est pourquoi il dénonce la réduction du langage au rang de simple instrument de communication ; seule la poésie peut nous mettre en rapport avec l’être lui-même.

Cette essentialité ou cette noblesse du dire poétique n’est pas seulement affirmée par Heidegger, et illustrée notamment selon lui par Hölderlin, un certain nombre de poètes modernes l’expriment ou la revendiquent …au dépend cette fois de la philosophie. Michel Deguy (poète français contemporain) va jusqu’à dire : “La philosophie — pour préparer à la poésie.” Selon Michel Deguy le moment donné où la poésie va au-delà, s’émancipe du philosophique, n'est autre que l'abandon des catégories de sujet et d’objet. La poésie est désobjectivante dans la mesure où, au moins depuis le symbolisme, elle ne traite plus de ceci ou de cela en particulier ; elle traite d’abord d’elle-même, ou bien des "choses" mêmes.

Dès lors plusieurs voies sont offertes, j'en distinguerai au moins trois. Naturellement le poète peut s'adonner à son art poétique sans rien devoir consciemment à la philosophie, à l’”Etre” ou à la “Vérité”, mais il court toujours le risque de philosopher par ailleurs, et mal. C'est la "subjectivité" poético-poétique classique, qui souvent n'écarte la philosophie que pour mieux la célébrer en toute naïveté. Il peut aussi poursuivre une quête infinie du Sens par-delà la philosophie mais aussi nécessairement avec elle : le risque est alors celui du syncrétisme, des mélanges poésie/philosophie dans le texte, de la poésie “savante”, de la spéculation ou de l’abstraction — poésie pauvre philosophiquement et pauvre poétiquement (voie néo-heideggérienne). La troisième voie, plus "contemporaine", consistera pour le poète et pour le philosophe à creuser respectivement des sillons bien distincts, sans aucun espoir de fusion (sinon de rencontre), pour que la résistance aux langages totalitaires soit enfin effective, c'est-à-dire singulière et multiple, et jamais unitaire. Sur cette pente la poésie se fait irrésistiblement "active" (performances), "concrète", voire numérique, tandis que la philosophie (à l'opposé des vains "essais" à succès des pseudos écrivains-philosophes actuels) se réalise enfin comme "théorie", voire comme axiomatique rigoureuse (et devient à vrai dire "non-philosophie" ou philosophie "non-standard"). Cela n'empêche pas la poésie de penser (mais pas "philosophiquement") ni la philosophie de s'écrire (mais pas "poétiquement").

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