Un amour de moi (roman autobiographique : première ph(r)ase)

Ma sœur a toujours été mêlée intimement aux plus pathétiques déboires de mon enfance, comme en témoignent ces volées que nous nous mettions dans la cour d’Eylirat, alors que mon frère (le grand) nous excitait par des acclamations qui encourageaient surtout mon adversaire, parce que si je partais favori en raison de mon sexe (qui ne me servait pas à grand chose), je n’ignorais pas que la satisfaction perverse de mon frère et celle de nos parents étaient d’éprouver la force brute du garçon face à la malignité de la fille, et que par conséquent ils nourrissaient tous le fervent désir de me voir prendre une raclée, comme si c’était impossible, donc amusant, et au besoin l’on ne se gênait pas pour orienter l’issue du combat, …cependant, le fait de nous monter l’un contre l’autre ne suffisait pas, en général, à gâcher les paisibles vacances estivales que ma sœur et moi passions au Cabanon, la propriété de mon père située dans la commune d’Eylirat, tandis que nous créchions non loin de là dans la maison des grands-parents maternels (cela impliquait l’impérieuse obligation d’y prendre un copieux petit-déjeuner, l’incontournable et traditionnel café-au-lait : au programme, pour chaque estomac, pas moins de deux tartines géantes débitées de ces énormes tourtes de cinq que fabriquait le boulanger de Testont, dûment grillées au feu de cheminée, beurrées ou confiturées, pour ensuite être trempées dans des bols aussi vastes que des lessiveuses… tellement on s’empiffrait que nos petits ventres n’en pouvaient plus et criaient stop, menaçant de rompre !… mais nous avions beau demander grâce et implorer le pardon, rien n’y faisait, pas question d’en laisser une miette !... vous savez à quel point les grand-mères se montrent inflexibles sur ces questions de nourriture, tellement elles s’inquiètent que les petits maigrissent ou qu’ils se fassent écraser sur la route, enfin c’est encore autre chose, …en tout cas la nôtre de grand-mère avait clairement pour dessein de nous engraisser comme des cochons de lait, ce qui la conduisait du coup à nous gaver comme des oies (d’ailleurs elle ne nous rendait pas à nos parents, aux premiers jours de septembre, sans nous avoir fait monter sur la balance servant habituellement aux bestiaux et s’être assurée que nos poids respectifs n’avaient au moins doublé)), durant ces vacances d’été, donc, nos existences se mêlaient joyeusement par la guise de jeux adorables et variés, comme ces parties de raquettes où la seule règle connue de nous consistait à ne pas perdre (c’est-à-dire, en fait, ne jamais laisser tomber le volant à terre) de sorte que la « partie » s’éternisait platement jusqu’au crépuscule et que notre grand-mère, affolée par l’imminence de quelque orage (le plus souvent imaginaire) accourait à perdre haleine en vociférant des menaces de punitions bénignes que ne manquerait pas de nous infliger notre mère, si nous ne prenions de suite le chemin du retour : toutes ces activités étaient accompagnées de modestes sucreries (pour moi, une simple biscotte assortie d’un sucre) que nous grugions accroupis comme des crapauds au milieu de la pelouse, le transistor toujours à portée de main pour ne pas rater Radioscopie de Jacques Chancel (étais-je stupide !), …stupide, je l’étais, j’accumulais les tares : outre le fait parfaitement regrettable de bégayer et de « pillouquer » (on me croyait toujours un brin dans l’oeil… mais non), il fallait que je répète : « il répète », disait mon frère, le grand, en haussant les épaules (mon frère devait se détourner de moi par la suite, et n’articuler que des sarcasmes à mon endroit : il m’a même fait tomber mon maillot de bain, une fois, dans la piscine),… donc je répète que je répétais, mentalement, tout ce que l’on pouvait dire autour de moi, je l’embobinais et le débobinais instantanément, à tout bout de champ, sans le moindre répit (à tel point, j’imagine, que cela dut contribuer à affaiblir mon esprit), et c’est sans doute pour ne plus avoir à répéter ce que les hommes disaient que j’en vins à préférer la solitude, les bois et les oiseaux (car je me montrais tout à fait incapable, malgré un premier réflexe, de reproduire leurs cris), …j’ai donc le souvenir d’avoir tourné en rond un bon bout de temps dans l’apprentissage du langage (étonnez-vous après ça), mais pour en revenir à nos vacances d’été ma sœur et moi, il arrivait que nos jeux fussent interrompus par l’arrivée de mon grand frère et de sa fiancée Anne-Marie (on disait chez nous qu’il « fréquentait », pendant que la famille de la jeune fille faisait la une de conversations interminables entre ma mère et mes tantes, s’agissant de la fortune des Malefonds, que mes parents exagéraient très largement, ou de la personnalité de Malefonds-père, qui avait fait la guerre, et dont on disait qu’il était dru, afin de souligner ou vanter tel trait de caractère de la fille, qui par voie de conséquence se trouvait être drue… et en effet l’on ne manquait pas de lui prêter (quitte à les inventer) certaines qualités d’endurance, notamment, au grand émerveillement de mon père qui à ce sujet répétait beaucoup : résistance à la douleur, au mal de dents, ou sa capacité à ingurgiter du foie gras en grande quantité, bref…, il pouvait être aussi question du fils aîné, le Riri, et non moins dru, qui avait coutume de s’illustrer dans les bagarres et autres échauffourées survenant dans le canton, notamment au stade, de sorte qu’« après dans le village on le racontait » comme disait sa femme, bien qu’elle fût loin de lui en vouloir), on parlait aussi de la dot qu’Anne-Marie ne manquerait pas d’apporter à la famille, en plus de ses avantages naturels tenant pour l’essentiel à une opulente poitrine largement appréciée par mon père, lequel soutenait à tout bout de champ qu’une belle poitrine, oui une belle poitrine, c’est beau, et qu’il approuvait en ce sens le nudisme des jeunes filles en fleur, notamment celui de sa bru (qui ne l’oublions pas était drue), et, faut-il le préciser, également admirée par moi-même, ébloui par des formes aussi généreuses et toujours en quête de caresses, assez généreusement prodiguées d’ailleurs, au grand dam de mon frère qui trouvait qu’elle en faisait là un peu trop…, Anne-Marie représentait somme toute un bon parti d’autant que ce sentiment ne laissait pas d’être réciproque, mon frère poursuivant des études de médecine qui « allaient bien mener quelque part » et apporteraient la satisfaction d’avoir un toubib « dans la famille » (ce qui permettrait de parler du toubib, son sens du contact, son diagnostic infaillible, enfin jusqu’à ce qu’il ait tué quelqu’un), parce que vous savez le prestige dont jouit cette profession à la campagne…, par ailleurs mon père bénéficiait de la considération générale dans son pays d’origine, parce qu’étant issu d’une famille de simples paysans il avait créé une entreprise et commandait maintenant quatre-vingt ouvriers à la fois ! (en contre-partie les gens se moquaient de sa « distraction » car il « oubliait » beaucoup paraît-il, mais c’était bien normal puisqu’il avait « tant de choses à penser »), mais surtout il était resté simple moralement et n’avait pas renié ses origines, bref la fille Malefonds se mariait avec le fils du Louis et la nouvelle était accueillie d’un air entendu et largement approuvée dans le canton (quant à la mère Malefonds, cétait un personnage, une vraie légende qui trainait une réputation contradictoire de femme acariâtre et de magistrale cuisinière (ce que vantait également mon père à tout bout de champ : « il faut reconnaître qu’elle fait de la très bonne cuisine ! »), de vieille birbe dévote et de femme ayant-été-belle dans sa jeunesse (mon père : « attention, c’est que c’était un sacré châssis !»), ces qualités antithétiques je les résumerai comme rasoires, tant la personne m’était seulement antipathique, et ses petits plats n’y faisaient rien, d’ailleurs ils me flanquaient la colique, et il fallait se mourir à table des heures (qui me paraissaient des siècles) lors de ces repas annuels réunissant les deux familles à l’occasion des fêtes-de-Grossemagne… : il y avait bien sûr le Riri qui ne soufflait mot (ma mère disait qu’il était un peu sot et qu’il préférait « laisser parler sa femme » ), tandis que le père Malefonds, lui, était intarissable avec ses soporifiques histoires de noyers, étant « marchand de bois » de son état (on le disait riche à crever car il achetait toujours ses noyers en liquide, ou tous autres biens quelle que soit leur valeur, comme la robe de mariée de sa fille : un million qu’il avait sorti cash de son portefeuille, à ce qu’on disait), il y avait bien la grand-mère Malefonds mais elle était sourde comme un pot de géranium, bien qu’elle prétendît faire la conversation à mon grand-père, lui aussi présent (il nous accompagnait aux repas de Grossemagne depuis qu’il avait perdu sa femme, ma grand-mère, emportée par une terrible maladie : la douve avait-on dit, mais c’était pour ne pas prononcer le mot cancer), malheureusement pour lui, mon aïeul ne pouvait pas piffer la vieille Malefonds et eût préféré mille fois les histoires de noyers, de sorte qu’il était contraint à des réparties totalement à côté du sujet puisqu’il n’écoutait pas l’autre qui de son côté n’entendait pas ses répliques, sans compter le brouhaha des discussions environnantes…, de guerre lasse mon grand-père finissait par tremper son menton dans sa soupe pour ne plus avoir à parler, ce qui ne l’empêchait pas de s’adresser à moi pour peu que je fusse dans les parages, m’ordonnant avec son air autoritaire et sa voix tonnante de lui passer le boire (entendre, du vin rouge uniquement) et de le servir, et gare à moi s’il manquait un millilitre à la dose qu’il imaginait naturelle : « encore, nom de dieu, encore ! » ou bien « là ! là ! ah mais ! tu vois bien que c’est trop ! », bref pour moi autant marcher sur un fil chaussé d’une paire de sabots… (il faut dire que mon grand-père, d’une nature incroyablement colérique et dépourvu de toute patience, était toujours excédé par quelque chose, ou mieux, tel Louis de Funès à qui il ressemblait comme deux gouttes d’eau, il était excédé de nature !..., de plus il lui fallait toujours distribuer des ordres : il s’agissait, par exemple, d’aller lui tirer à boire directement à la barrique (« la cinquième de la sixième rangée » : plaisanterie de mon père, que je reprends), et il valait mieux ne pas se tromper, ni de quantité ni de barrique (mon grand-père cultivait sa vigne et produisait son propre pinard, en fait une exécrable piquette même si à ses yeux il n’avait pas son pareil dans tout le canton et, certainement, dépassait de loin les vieux Bordeaux et autres grands crus, mais il en faisait une consommation personnelle pour le moins abusive : ses allées et venues incessantes au placard, où logeaient sa bouteille et son verre, toujours les mêmes, depuis le matin cinq heures jusqu’à la tombée de la nuit, à une fréquence telle qu’on se fût cru dans un film muet projeté en accéléré, restent gravées dans ma mémoire…, jusqu’à ce que des malaises le prirent à un âge étonnamment avancé (si l’on tient compte de ses abus) et qu’un avis impérieux et alarmant (à la demande de notre famille) du médecin de Tabjac ne vint mettre le holà à ces rafraichissements, tout de même, un peu exagérés)…, cependant mon pépé vraiment ivre, je ne l’ai vu qu’une fois, alors qu’il transportait des seaux d’eau pour ses bêtes, zigzagant sérieusement et râlant après les poules qui selon lui obstruaient le passage : c’était tellement inhabituel que je le dis à mon père : « qu’est-ce qu’il a pépé ? » et m’entendis répondre que « rien, rien » mais « qu’il fallait pas le dire » (il convient de préciser que seul le Ricard auquel il s’adonnait par extraordinaire, comme le jour des élections ou quand on tuait le cochon, ou encore lorsqu’on refaisait les matelas, pouvait atteindre de la sorte mon grand-père qui gardait toujours, sinon un teint de jeune fille, du moins le sens de l’équilibre), …pour la forme, ma belle-sœur prenait grand soin d’afficher des distances vis-à-vis de sa « respectable » famille, d’abord en fumant comme un sapeur (car c’était « pas beau, surtout chez une fille »), en cultivant des idées « subversives » sur la sexualité ou la pilule, allant même jusqu’à acheter des livres ! comme si ce seul geste pouvait constituer un acte de rébellion aux yeux de cette bonne vieille bourgeoisie rurale, mais aussi bien dans l’esprit de mon frère qui considérait la lecture comme une non-occupation, une perte de temps…), donc il arrivait que nos deux tourtereaux vinssent troubler nos tranquilles parties de raquettes ma sœur et moi dans l’idée de nous conduire à la piscine, située à quelques kilomètres dans le bourg d’Achat, petit village fantôme dont le souvenir est lié à la présence de gosses obèses plantés là dans le décor, juste au bord de la route, que nous dépassions à toute allure dans l’auto de mon frère, certains de figurer à leurs yeux quelques divinités citadines : j’ai toujours éprouvé un misérable sentiment de supériorité envers les petits campagnards qui, croyais-je, ne devaient même pas savoir s’exprimer ni a fortiori connaître le sens de mots comme « flipper », « cinéma » ou « rue » (sic), or la piscine d’Achat représentait bien pour moi le septième ciel, d’autant plus mérité qu’il fallait travailler dur dans les champs de haricots verts des grands-parents pour gagner les sous qui permettraient de payer nos entrées (on verra ce qu’il en était) et dieu sait si la cueillette des haricots était un travail pénible car il fallait passer des heures cassé en deux tout en remontant la rangée et assurer en outre la progression d’un panier placé sur le côté du ramasseur, où venaient, ou plutôt ne venaient pas s’accumuler comme ça les petits légumes : au contraire, il me semblait bien plutôt les voir disparaître au fur et à mesure dans le récipient !..., ajoutons à cela que je me trouvais toujours dépassé largement par ma sœur et surtout ma grand-mère, redoutable ramasseuse qui doublait allègrement tout le monde : il n’était pas rare qu’elle mît plusieurs tours dans la vue à mon grand-père (toujours plus ou moins imbibé, rappelons-le), beaucoup plus lent pour ne pas dire immobile, car je l’affirme il n’avançait vraiment pas, c’est à croire même qu’il reculait tout en pétant et se mouchant à outrance, jurant comme c’est pas permis, fort heureusement en patois (« n’ayez de crainte » disait ma grand-mère, galopant)… ma grand-mère qui plaisantait toujours ma lenteur et ma tendance à me gratter en répétant la même boutade : « c’est qu’il a des puces qu’il se gratte ! », bref au bout du compte ma sœur s’enrichissait plus vite que moi…, or l’arrivée à la piscine s’avérait des plus pittoresques car, premièrement, il fallait toujours délibérer avant que de s’extraire du véhicule pour choisir les effets à emporter avec soi et sur soi : le minimum selon ma belle sœur et mon frère qui évoluaient torses nus jusqu’au guichet, et se moquaient ouvertement que j’emportasse un « pull-au-vert » pour dissimuler ma sveltesse, voire un short par dessus mes maillots de bain, choisis par ma mère c’est-à-dire bigarrés, immenses et ridicules (j’enviais spécialement les maillots noirs et saillants des jeunes bellâtres bronzés), de plus j’étais sempiternellement chaussé de ces tongues qui m’handicapaient et se tordaient dans tous les sens sous mes pieds, de sorte que mes gros orteils toujours proéminents en faisaient les frais (un mystère insurmontable à mes yeux était que des jeunes pussent fouler des sols cimentés, rugueux voire caillouteux, sans y laisser comme moi des ongles arrachés et des plaies béantes), ces multiples gênes imprimaient à ma démarche un style chaotique proche de la démantibulation qui n’améliorait guère mon allure générale déjà insolite), résumons-nous : le pitre est sommé de descendre, et plus vite que ça, de la bagnole où il ne retrouve plus sa serviette, saute sur la route en évitant de justesse un tracteur (se refait engueuler pour ceci), prend ses affaires et tente le transport des lourdes victuailles imposées par notre grand-mère, qui voulait bien que l’on se baignât, mais à la condition de manger immédiatement après, et qu’il n’en restât pas une miette des tartines au fromage blanc qu’elle enveloppait d’un torchon centenaire, tout jauni mais propre, surtout qu’on se couvrît la tête de ces bobs hilarants que même un débile profond eût balancés, rageur, sur l’esquimau du premier baigneur venu… (il faut dire que la piscine d’Achat, située pratiquement dans les champs, offrait alentour de grands espaces verts et s’appréciait quasiment comme une plage, il fallait donc prendre « gare » aux insolations et autres coups de soleil qui étaient la vraie phobie de ma grand-mère, à tel point qu’elle ne nous laissait jamais sortir en plein soleil au milieu de l’après-midi, moins que s’il y eût un risque imminent de guerre atomique : le déménagement durait bien un quart d’heure et il fallait parlementer ensuite avec la caissière pour savoir s’il l’on devait payer l’entrée ou non (il se trouve que mon père avait construit la piscine pour le compte de la mairie d’Achat, par l’entremise de son délégué Monsieur Cajou, grand ami de la famille ayant-épousé-une-hollandaise, ce qui faisait dire à mon père, « alors, et ta femme, elle s’y fait ? » (la coiffure de cet homme m’intriguait beaucoup parce qu’elle se résumait en une mèche unique partant du sommet du crâne pour retomber sur le front, juste à la racine du nez, en sorte de dissimuler une calvitie que je n’ai pourtant jamais réussi à soupçonner !), cet ami avait donc donné des ordres plus ou moins bien entendus pour qu’on nous laisse-passer-sans-payer (scandaleux passe-droit), mais il fallait parfois parlementer et ces discussions ne nous avançaient guère, au contraire elles provoquaient des queues impressionnantes pendant que je peinais avec mes sacs, toujours à les poser et à les reprendre en changeant fréquemment de main, …ensuite mon frère désignait autoritairement une place où étendre nos serviettes et  disposer nos fesses de la manière la moins incommodante : là encore mon rachitisme me jouait des tours, car la serviette de bain trop fine et trop courte ne nivelait en rien la pelouse tondue très approximativement et laissait poindre des brindilles piquantes qui me rentraient dans les côtes et m’obligeaient à me retourner sans cesse…, et mon frère, plus dodu, disait : « mais il est pénible ! »), le plus dur était d’attendre la digestion, soit un délai incompressible de trois heures fixé par ma grand-mère : on nous expliquait que la mangeaille séjournait une heure dans l’estomaque, puis croupissait deux de mieux dans l’intestin, avant que nous fissions notre caca, eh oui…, ma grand-mère qui n’était pas prête à transiger là-dessus, tellement que le moindre Malabar nous était extrait de la gueule manu militari tout en menaçant d’appeler les pompiers, si par malheur nous en consommions avant la baignade (je m’inquiétais spécialement pour tous ceux qui, nonobstant cette fichue digestion, pataugeaient dans la piscine dès deux heures de l’après-midi, à moins que selon moi ils eussent déjeuné à dix heures du matin en comptant une demi-heure pour le repas lui-même ? mais chez nous cela ne se pouvait, la pire insulte à l’ordre familial eût été d’avancer ou de retarder l’heure de manger, si bien que je considérais ces énergumènes aquatiques dès-le-début-de-l’après-midi comme des voyous certains, en apparence plus beaux et mieux portants, mais malheureux sans nul doute quelque part et bien à plaindre (voire à mettre en prison), mais, quand le moment fatidique approchait enfin, dans les dernières minutes précédant le bain, nous ne pouvions réprimer ma sœur et moi une agitation désordonnée et ridicule, tantôt sautillant comme des grenouilles, tantôt tournoyant comme des guêpes affolées…, nous avancions alors jusqu’au pourtour de la piscine en nous blessant toujours les pieds, comme pour vérifier que l’eau fût toujours là, au comble de l’excitation, puis revenions jusqu’aux serviettes, jusqu’à recommencer dix fois le même manège : dans cette précipitation, il s’agissait surtout d’éviter les gens pour ne pas les renverser et les éborgner de trop au passage, puis ça y était, nous posions nos habits en tas et ruions !?.. et non ! car le sentiment de ma nudité m’arrêtait net ! soit que dans mon esprit je me trouvais mal proportionné et alors il fallait pallier à ces « manques », creux ou bosses, par autant de gymnastiques appropriées : haussement des épaules pour réintroduire de saillantes omoplates, mais qui alors perdaient en largeur, un vrai dilemme, allongement de la taille pour renflouer un creusement des reins aberrant, trouver ensuite la démarche suffisamment naturelle et pas trop « maccione », véritable exercice de style quand on s’impose tant de contraintes..., soit, en proie à un délire inverse, j’imaginais être la cible privilégiée des jeunes filles alentour, leurs regards lubriques posés sur mon imposante carrure d’athlète (je n’avais pas tellement la notion du « bel homme »), dans tous les cas, le fait d’évoluer à découvert et à moitié dénudé suffisait pour me remplir de honte (un survêtement pivoine me couvrait instantanément des pieds à la tête), et paralyser mes membres inférieurs comme patinant dans la semoule : difficilement, donc, je progressais jusqu’au point d’arrêt fatidique, le rebord ultime de la piscine…, là, quelque chose de la réalité me revenait brutalement, comme une appréhension ontologique, une réminiscence d’existence antérieure, le froid sans doute, la sensation « froid » !... me voili me drela, me voilà comme réfléchissant sur le bord carrelé de la piscine, au bord du paradis… or, de me retourner soudain, en proie à une seconde appréhension, comme si mon inconscient me rappelait une plaisanterie douteuse dont j’étais passé maître : pousser les gens à l’eau ! au risque de les amputer ou de provoquer des dizaines de noyades en-dessous !... en d’autres termes je ne me sentais pas dans mon assiette, jusqu'à ce que la résolution fût prise, comme de se tirer une balle dans la tête, d’apposer le bout du gros orteil sur la surface impavide de l’eau… pour le rétracter aussitôt (à ce moment précis mon frère m’aspergeait de trois gouttelettes qui venaient se greffer, vacillantes, sur ma chair de poule, et répondait par un « frileux ! » à mes mimiques burlesques), puis de réintroduire le membre (l’orteil) et jusqu’à la cheville, puis le genou (« clacla » faisaient mes mâchoires tandis qu’un rictus me défigurait tout entier), et enfin la taille en passant le membre, le vrai, sur qui la sensation de froid faisait tout drôle, tendait à l’amincir et le dresser en même temps, comme étonné (« tiens ? »), jouissant d’une liberté imprévue dans cet élément liquide, puis amusé, puis joueur et folâtre dans la culotte !... , tout à coup le corps s’élançait généreusement ou plutôt inconsidérément puisqu’une vague de panique s’en emparait bientôt, telle qu’on le voyait se débattre comme aux prises avec un cachalot, et filait s’échauffer à la vitesse de la lumière (eh oh !)… bon alors nageait résolument jusqu’à l’autre rive…, les « corps » que je croisais n’existaient pas ou alors n’avaient qu’à bien se tenir, à moins qu’ils ne préférassent couler à pic sous mon passage), bientôt j’étais en quête d’idées amusantes, comme de passer sous les jambes à ma sœur, qui ne s’y prêtait pas volontiers, redoutant avec raison quelque coup fourré de ma part (écoutez si c’est drôle, de se redresser subitement, envoyant au large valdinguer les gambettes utilisées en guise de tunnel), …la règle était résolument inversée avec mon grand frère, le salaud, qui me coinçait bel et bien entre ses genoux et me laissait gigoter des heures (hum !) sous l’eau, déjà l’ombre de la mort…, je n’étais pas très malin, non, ni même franchement doué en ce qui concernait des exercices plus traditionnels comme « la planche » (c’était mon tour de couler à pic), ou toute simplement le « crole » qui, par moi revisité, ressemblait plutôt à une nage de papillon auquel on aurait coupé les ailes, de sorte que je ne pouvais m’imposer d’itinéraire fixe et, plus gravement, expédiais de violentes talmouses au public…, je prétendais donc m’issir assez rapidement de l’eau pour effectuer quelques plongeons spectaculaires, destinés à éblouir (ou épouvanter ?) la petit fille rencontrée par hasard lors d’une précédente immersion (nos yeux exorbités de monstres marins s’étaient fixés un moment, tout …surpris !), encore fallait-il escalader le rebord, fait exprès, tout glissant de la piscine, un vrai casse-gueule pour qui n’avait l’aisance du saurien prêt à bondir sur l’explorateur, tandis que je m’échinais à faire passer laborieusement un bras, puis une jambe devant l’autre pour toujours faire « plaf ! » à l’arrivée…, résultat des courses j’imaginais de plonger jusqu’aux tréfonds, puis m’asseyant sur mes talons, de me propulser en l’air avec le maximum de force pour rejaillir, à la surprise de tous, bien au-dessus du niveau de la mer, après quoi atteindre la berge, pensez, était du pipi de chat), donc je m’apprêtais à désobéir à ma grand-mère en calculant au millimètre près des genres de plongeons jusque là inconnus, pour ne pas dire baroques, et dont l’exécution nécessitait, sinon le classique roulement de tambour (on n’est pas au cirque, ou plutôt si !) du moins la présence de spectateurs adultes, quels qu’ils fussent… et ainsi l’on m’entendait interpeller les gens (« n’appelle pas les gens comme ça ! » disait mon frère) : « hé, hé, hé… tu me regardes, tu me… ? », en proie à une excitation surnaturelle, les orteils tout recroquevillés à l’extrémité du rebord, en engageant ces idiots de baigneurs à se pousser, car il en patrouillait toujours dans mon « champ d’exercice » (c’est que je me fâchais tout rouge !..., une dame me lançait, amusée : « tu râles toujours toi ! »), enfin je profitais d’une accalmie pour me casser la gueule comme il faut et sans recours : la punition méritée était le « plat » qu’on se prend, rappelant plutôt le bruit d’une descente de lit battue contre un mur, c’est dire…, après quoi l’on aurait pu me torturer ou m’acheter Pif-Poche que je j’aurais point avoué ma douleur, pourtant si atroce qu’une plongée abyssale s’avérait nécessaire pour l’exprimer complètement (il était venu à mes oreilles qu’un inconscient s’était fait éclater le ventre en plongeant d’une hauteur : cela toucha mon imagination, qui ne pouvait décidément se figurer des bouts d’intestin flottant comme ça à la dérive… sans un comble d’horreur, alors même que l’idée n’en était nullement associée à une souffrance ou au trépas, je me demandais plutôt comment faire pour refoutre tout à l’intérieur),… mais trêve de baignade, n’est-ce pas plutôt l’heure de la douche, obligatoire comme dans toute piscine publique (c’est pas parce qu’on est à la campagne, hein), encore une gymnastique que j’étais loin d’apprécier, comme tout ce qui me forçait à ôter mes habits et donc à m’exposer au froid hivernal des salles de bain (d’ailleurs je demande qu’on m’explique la présence selon moi saugrenue de carrelages, naturellement froids et glissants, en ces lieux fréquentés par définition dans le plus simple appareil… ça va pas non ?, ceci étant spécifique aux cabines de douches (c’est pourquoi, pour ma part, j’ai toujours préféré les bains chauds aux douches froides) qui ne fonctionnent généralement pas bien, le liquide partant dans tous les sens à la manière d’un arrosoir, mais sans jamais atteindre la ciblée visée (que cela soit l’aine, la tête, ou le zizi), et puis je n’aimais pas, non pas du tout, me frotter avec ces serviettes toujours humides quelque part, ou à l’inverse trop rêches, dans les deux cas ça ne sèche pas, ça sèche mal, et l’on doit passer des maillots de corps qui restent bloqués au-dessus des omoplates, surtout si elles dépassent, et je ne parle pas des chaussettes qu’il faut enfiler les pieds encore trempés…, d’ailleurs comment faire quand l’eau qui a giclé de la douche ou débordé de la baignoire fait une mare inépongeable, et qu’on patauge dedans les pieds nus, à moins d’interposer une serviette immédiatement à tordre ou, exercice funambulesque, de rester en équilibre sur un pied pendant qu’on sèche l’autre, à condition de ne pas trainer et d’enfiler de suite la chaussette, au risque de tout détruire dans le cabinet en cas d’échec ? : chaque fois que ma mère entendait un bruit bizarre provenant de la salle de bain, elle accourait craignant que j’eusse avalé cul-sec la trousse à pharmacie, tout impressionnée qu’elle était par les mises en garde du ministère public à cet égard… mais ah ! pouvait toujours hurler et tambouriner sans que je fisse le moindre effort pour déverrouiller la lourde, parce que j’avais en mémoire une scène impossible où, encore tout miochard, ma mère était venue me surprendre dans mon bain accompagnée je me souviens de la voisine madame Lafoigne, afin de lui faire admirer mes « quisses » (hum) joliment musclées paraît-il…., et la bonne femme dut acquiescer tout en se disant probablement que ses propres moutards n’avaient rien à envier à çuilà… bref je dus me lever à ma plus grande confusion (mais avais-je conscience de l’obscène… ?), pis me rassoir : « chlaff ! » et encore une tonne de liquide mousseux par terre !..., alors ma mère elle repartait dans sa cuisine en maugréant qu’on la rendrait folle, complètement stérile, naze, à la ramasse, qu’on la tuerait bien, et moi je trouvais ça drôle qu’on s’énerve pour si peu…, et mon père disait : « mais pourquoi tu t’énerves pour si peu ? », en renchérissant que lui alors, une fois à la maison, il « oubliait complètement » les soucis et les emmerdes (mais ça n’avait rien à voir avec la pharmacie supposément ingurgitée), que d’ailleurs lorsqu’on cassait sa voiture y’avait pas lieu d’en faire un drame (en fait l’habitude de démolir ses voitures rendait effectivement mon père philosophe), etc…, allons n’exagérons rien, ma mère n’était pas plus mauvaise qu’un autre bourreau d’enfant, simplement elle parlait fort…, et mon père, vous vous en doutez, disait : « parle pas si fort ! »… alors elle ne parlait plus du tout, vexée, mais tapait fort sur ses casseroles, voire les renversait par terre avec leur contenu de petits pois, ou commandait opportunément des montées de chaleur sur son beau visage (qu’est-ce que je raconte ?), jouant ainsi de ses symptômes, auxquels il faut encore ajouter le reniflement (« snif, snif, hèèè… ») et la larmiche à l’œil, en guise de phrases…, c’était sa façon de participer aux conversations de grand intérêt qui transcendaient les repas à la maison, comme par exemple « passe-moi le sel », « l’eau »… (je ne peux me remémorer mon père en ces occasions sans m’esclaffer grossièrement, car il avait une façon toute singulière de commander les épices et autres condiments, telle qu’il n’ouvrait quasiment pas la bouche et se contentait de montrer vaguement du doigt l’objet désiré, sans même le regarder, si bien que nous avions toutes les chances de lui faire passer le sucre au lieu du poivre, le vinaigre à la place du vin, ou peut-être pire, sans pour autant recueillir plus d’informations… cela pouvait durer très longtemps), à table, au mieux de notre forme nos abordions des sujets de société inspirés des émissions de François de Closets ou encore des Dossiers de l’écran : un jour cette émission avait diffusé un film sur la prostitution puis invité sur le plateau un échantillon coloré de putes…, au moindre de leurs dires, ma mère s’esclaffait, se tournait vers mon père : « t’avoueras ! », « hi...hi… », « franchement ! », repris par des « au fond », « remarque », « tiens, c’est elles qui ont raison ! », …d’ailleurs mon père n’était pas triste dans son genre quand il commentait avec moi les idées à la mode (là j’ai un peu grandi quand même, dans le récit !), questionnant de la sorte : « queskidi çuis-là ? », alors ce « kidizé », pensez, pas facile à résumer en deux mots…, il m’avait fait le coup avec BHL et sa « Barbarie à mains nues » (erreur de mon père, il se trompait beaucoup sur les titres)…, la plus comique était encore et toujours ma mère qui suivait la conversation un tantinet « absente », et concluait néanmoins par des « tout ça », « de toute façon », « on ne saura jamais », « éééh oui », avant d’achever par une dithyrambique et aussi peu sincère que possible éloge de la religion catholique !... car « parfaitement », ma mère imposa à tous ses enfants l’épreuve incontournable et redoutable du catéchisme…, parcours qui devait les mener à la communion puis à la confirmation, quoi que je ne susse pas ce qui était « confirmé » par-là, bien plus préoccupé par le déroulement complexe des opérations et par la frayeur que m’inspirait l’évêque, à cause de la baffe qui nous attendait tous paraît-il. Mes parents, joyeux drilles, avaient particulièrement insisté sur ce fait, l’exagérant beaucoup : ainsi mon père disait : « tu vas voir la baffe ! », mon frère : « il va te dévisser la tête ! » …, dans les faits, on ne vit aucun prélat brandir l’autel à bout de bras pour le fracasser sur nos bouilles, non, il nous gratifia seulement d’une aimable taloche en murmurant dieu sait quoi (je dois confesser que, pour le cas néanmoins, je m’étais entraîné les jours précédents à recevoir de formidables claques, avec le concours de ma sœur….), quant au catéchisme proprement dit, que j’« étudiais » à Eylirat sous les auspices du curé de Grossemagne, il était dispensé par une indigène nommée Madame Gachet : les attentions de cette dame à mon égard ne faiblissaient pas puisque, venant de la ville et « apprenant bien à l’école », elle se persuadait injustement que je ne pouvais au minimum qu’obtenir la note suprême (c’est à dire, à tout coup, dix sur dix)…, si forte était sa conviction que je ne pouvais articuler deux mots sans être interrompu par un « très bien », puis elle passait au gamin suivant en l’admonestant fort et l’intimant de prendre « exemple », ce qu’il faisait littéralement en bégayant deux mots, pas plus…, total, je fus autorisé à faire ma communion privée un an avant mes camarades suite à une demande de mes parents (encore un passe-droit), afin que cela coïncida avec la solennelle de ma sœur, de deux ans mon aînée, et permît allègrement de doubler l’importance (et l’addition) du banquet de famille : lors des agapes Sangria et Champagne coulèrent à flot, suscitant les débordements verbaux d’une horde de convives éméchés…, c’était tous en refrain « à boire qu’il leur fallait » et « descendre la montagne en chantant », tandis que d’autres s’époumonaient « si tu recules si tu recules, comment veux-tu comment veux-tu que je t’encule », etc…., il ne vous vient pas à l’esprit que nous jouissions, ma sœur et moi, d’une réputation de chanteurs qui nous hissait illico presto debout sur les tables, où nous étions censés interpréter les grands succès de Guy Béart, Georges Brassens, voire Gérard Lenorman… c’était à faire peur !... il n’était pas rare que, à nous ouïr, certains convives potentiellement malades à cause des excès de boustifaille, vomissent là leurs escargots farcis par-dessus leur assiette de choux à la crème (spectacle désolant) tandis que les petits oiseaux alentour, croyant leur heure venue, se laissaient tomber raides sur la terre et attendaient là, palpitants : un carnage, un génocide !... pourtant d’aucuns nous acclamaient comme des stars, que dis-je, comme dieu et déesse, les gens nous prenaient sur leurs genoux et, tralala nous lançaient en l’air en omettant parfois (car je l’ai dit, les esprits s’étaient un peu échauffés) de nous recueillir…, de plus, et cause première de tout cela, nous écoutions la messe une fois tous les quinze jours en l’église d’Eylirat, bâtisse absolument glaciale, en raison de quoi ma mère me couvrait toujours la tête de ces horribles cagoules (même qu’un jour je braquerai une banque…) brunes et épaisses, qui m’empêchaient de voir et d’écouter correctement…., rien d’étonnant puisqu’ayant les pognes emmitouflées donc indisponibles, et le buste tout entier prisonnier d’un anorak géant (costume que je ne pouvais littéralement piffer), je ne parvenais pas à ajuster exactement les découpes en face des yeux, qui se retrouvaient par exemple au niveau des oreilles, rendant la protection d’autant moins efficace : on me voyait ipso facto cloué au lit avec les oreillons…, en sorte que mon allure générale ne manquait pas de piment, si l’on songe à ce petit corps pas plus épais qu’une allumette, monté sur de frêles gambettes complètement nues parce que, malgré toutes ces précautions, j’avais droit aux culottes courtes et à de fines socquettes, y compris durant les mois d’hiver : c’est donc aux attentions de ma chère maman que je dois finalement cette sinusite chronique qui m’a fait moucheur dans l’existence autant qu’homme, homme dans l’être-pour-se-moucher, avec ce que cela implique de nez pleins, réserves de Kleenex et/ou mouchoirs immenses comme des parachutes, toujours à tordre, laissant sur les doigts de la morve pire que du chewing-gum… (l’adulte (ah ah) que je suis devenu en garde les stigmates puisque je ne sais toujours pas me moucher convenablement : au lieu de recueillir le pus dans un mouchoir, je l’étale paresseusement le long de mon corps comme s’il était question d’une pommade ou d’un onguent !... sans compter les THOMMPP… assourdissants voire éclaboussants tels que les gens fuient, éperdus, se demandant si vous n’êtes pas un peu toqué, et caetera), bref tout ça je le dois à mes cagoules chéries que je portais à l’église, pendant que le curé de Grossemagne interprétait sa messe d’une façon toute personnelle, d’abord parce qu’il semblait utiliser une langue inconnue de tous ! (l’on se demandait même quel genre de religion il professait précisément, mais en réalité les gens s’en foutaient, car ce que nous attendions tous impatiemment c’était les parties chantées de l’office, où le curé excellait véritablement vu qu’il bénéficiait d’une magnifique voix de stentor : moi-même j’aimais chanter, oui mais figurez-vous, trop fort et apparemment avec trop d’entrain, tellement qu’à la fin le curé me prenait à part, d’un air mi-content mi-fâché : « c’est bien mon petit d’avoir la foi, mais il ne faut pas chanter SI FORT ! »), … mais revenons au Cabanon qui constituait l’unique destination, à une époque, des grandes migrations du week-end…, ah le week-end… ce moment privilégié où chacun des membres de la famille oubliait son animosité naturelle, y compris ma mère, pour peu que des vices énormes d’organisation ne vinssent altérer sa fragile bonne humeur : il faut dire qu’elle devait prévoir à manger pour deux jours et se taper le laborieux transport des victuailles et des plats stockés dans ces fameux Tupperware, sortes de récipients en matière plastique qui proliféraient déjà (ma mère recevait régulièrement des « vendeuses » chez elle, et conviait à ces petites sauteries les mé(na)gères du quartier, jouant en somme les entremetteuses, et s’arrangeait en outre pour que son cadet (moi, je) soit présent aux réunions : inutile de vous décrire l’enfer qui s’ensuivait pour ma pomme…, toujours est-il que ma mère était folle de ces objets plastifères assez ignobles, et y enfermait donc toute la marchandise destinée aux repas du week-end), « le Cabanon », petite maison située « au milieu des arbres » non loin d’Eylirat, était la propriété et la fierté de mon père, son refuge, son arche, son rêve rousseauiste d’une existence plus peinarde, parmi les chênes et les fougères, les biches et les renards…, oui mais c’était compter sans la présence saugrenue de sa femme et de ses gosses, celle-ci toujours affolée par quelque catastrophe domestique, ceux-là toujours courant et criant, exigeant des fléchettes, des vélos, des piscines gonflables, et tutti quanti…, en bref mon père n’avait jamais une minute tranquille pour contempler la nature, en rêveur qu’il était, en « philosophe » admiratif du vent dans les arbres et des gouttes de rosée sur les pissenlits, très poétique… pendant que la très prosaïque matouse réchauffait les petits pois, taillait le rosbif (pour nous entendre dire : « trop cuit le rosebif »), courait, courait (et mon père : « pourquoi tu cours ? après tu t’énerves ! »), changeait les couches (hein ?) de ma sœur et vitupérait contre le grand qui sortait tard le soir, comme d’habitude, avec sa bande de cousins (la famille se réjouissait en secret que les jeunes s’entendissent bien entre cousins, et ainsi fissent « bloc » contre les mauvaises influences… de la ville, et plus généralement de tout ce qui était extérieur au clan familial : naturellement mon frère s’était autoproclamé leader du groupe, chose d’autant plus légitime à ses yeux que la plupart de leurs beuveries se déroulaient au Cabanon, aménagé pour l’occasion en véritable salle des fêtes… et… incontestablement les nuits s’annonçaient chaudes en ces âges barbares et sanguinaires, pleines de péripéties paillardes et amoureuses (précisons que ces us et coutumes furent perpétuées par moi-même une bonne décennie plus tard, lorsque j’organisais mes propres surboums à tendance ondiniste et scatologique, n’importe quoi, grâce à la détestable influence du poète Jargon Melba toujours accompagné de la petite Kiki, sans oublier le devin Pipiche et l’abominable Nanard…), l’aube pointait juste quand les derniers invités repartaient ivres-morts en faisant hurler (hein ?) leurs moteurs de 4L ou de Deux-Chevaux, tandis que des cadavres étaient évacués en catimini dans de grands sacs poubelles… : nonobstant la dépravation des moeurs et les graves dommages causés à la propriété, mes parents trouvaient bonassement que cela valait mieux que de se casser une jambe, oh là, et puis n’est-ce pas il fallait bien que jeunesse se passe… : il y avait entre autres Maxence fils de mon oncle Abel, dont la succulente épouse Jo faisait tourner la tête à plus d’un (et moi donc), un dénommé Pompon maintenant inspecteur de police mais à l’époque alcoolique notoire et convié pour cela (les mauvaises langues disent qu’il serait demeuré alcoolique), le Guy Dubost dans le rôle du petit-gros toujours charrié notamment par mon frère, etc… en fait il y a longtemps que j’ai rayé ces types de mon carnet d’adresse, sauf peut-être Maxence aujourd’hui banquier à Bordeaux et qu’il me faudra bien aller voir (ainsi que sa femme) pour régler un problème de découvert qui pourrait bien me conduire au bagne (oui il faut vous dire que, aujourd’hui encore, mon rapport avec l’argent en général et surtout mes relations avec les banques sont très particuliers, puisque j’y retire quotidiennement et même plusieurs fois par jour des sommes ridicules (mais au total énormes !), à mon approche les employés cessent d’instinct toute activité, comme pour entamer une grève en signe de réprobation, mais devant mon insistance finissent par me céder un peu de liquide au hasard, avec une obséquiosité mal feinte…, je perds ensuite le billet trop finement roulé dans ma poche, soit qu’il tombe directement à terre, soit que je le prenne pour une boulette de chewing-gum et le mâche ainsi des heures sans me douter de rien), …je ne sais pourquoi cela me fait penser à mon grand-père dont le plus grand effroi était qu’après nous avoir distribué l’argent des étrennes, instant capital, nous risquions d’aller le perdre ou le laisser tomber, par exemple dans le purin, de sorte qu’avant de lâcher son billet de dix francs il commençait par nous demander dans quelle poche de veste ou de pantalon nous comptions le ranger, en affectant pour cela un air des plus graves, laissant entendre qu’il pourrait bien se fâcher et garder son argent… ! et ma mère se comportait exactement pareil, dans des situations identiques, dans tous les cas elle ne lâchait son argent qu’à contre-cœur, avec des gestes saccadés, ponctués par des recommandations oiseuses et ce sourire tout impertinent de satisfaction et d’admiration devant sa propre générosité, telle qu’à chaque fois elle manquait d’en pleurer…, finirait-elle par le lâcher, oui, ce satané billet ?!... cela se produisait enfin, juste au moment où moi-même, agacé (fou de rage oui, à deux doigts de la crise) m’apprêtais à changer de lieu quitte à l’emporter avec (ma mère) toujours suspendue après (le billet)…, quant à mon père il ne voulait pas entendre parler d’argent, et quand on lui en demandait (fait fort rare, il fallait que ma mère nous y envoyât pour une raison grave, qui selon elle, et elle seule, outrepassait ses droits et devoirs de mère) il nous balançait ça avec une maladresse qui lui était habituelle, aggravée en raison du fait qu’il surévaluait, curieusement, le phénomène de l’augmentation des prix (on ne disait pas encore « inflation ») : en effet, non seulement il confondait les francs et les centimes (voire les sous ! le coup classique, encore que mon père ne fût pas si vieux), mais concernant  l’inflation il s’en faisait une idée tellement fataliste (en « philosophe » et nouvel-observateur lucide et sans préjugés : « moi je lis » disait-il), en somme le phénomène lui paraissait tellement évident et tellement galopant qu’il avait tendance à l’exagérer beaucoup et à nous confier une petite fortune pour l’achat du journal, par exemple, qui « devait bien avoir augmenté » « depuis le temps », au moins du triple…, son étourderie légendaire était la conséquence d’une ignorance et aussi d’un je-m’enfoutisme absolu à l’égard de l’argent, puisque ces choses là, il préférait les laisser à sa femme (mais souvenez-vous, inversement…), c’est pourquoi à chaque fois qu’il voulait nous donner quelques pièces, en retournant pour cela ses vastes poches où finissait par s’accumuler beaucoup d’argent en effet, il ne manquait pas de foutre toute sa monnaie par terre ! (je sus m’en souvenir un peu plus tard lorsque, étant adolescent et ayant quelques légitimes besoins pécuniaires, j’explorais systématiquement tous les recoins de la maison, sans oublier la voiture, où toute cette ferraille avait pu, à un moment ou à un autre, se déverser…)… mon père… a toujours beaucoup pété, je ne me souviens quasiment que de cela…, un jour qu’il faisait découvrir le Cabanon à un ami venu de Paris, et donc le précédait pendant la visite en marchant, il déclencha une telle pétarade en laissant échapper ses vents dans la figure du visiteur, que celui-ci en fut tout décoiffé (peu de temps après, il sombra dans la dépression et dut consulter un psychiatre, tellement il en était revenu traumatisé), pour ceux qui observaient la scène, un sentiment de confusion extrême se mêlait à la conviction de l’irréparable, même si tout se solda finalement dans une hilarité générale demeurée historique), …les week-ends se déroulaient donc, malgré les festivités orgiaques du grand, dans un calme relatif, et incluaient de fréquentes visites à la Panolie où habitaient mes oncles Gabriel, Léopold, et René : ce dernier, mêlant souvent la politique et la boisson, était un phraseur invétéré et de plus un gauchiste redouté par la gendarmerie…, rien ne le mettait plus en verve que, naturellement cinq ou six verres de Pernod par demi-journée (je n’exagère rien), mais aussi et surtout ses deux thèmes de discussion favoris qui étaient, en premier lieu les flics, tous des enfoirés de droite, et en second, bizarrement, l’électricité, indispensable à tout développement humain… je le tenais pour éminemment sympathique, car lui-même m’aimait bien, et en outre pour un grand philosophe, m’éloignant ainsi de l’opinion générale qui voyait surtout en lui un ivrogne et un raseur (au Cabanon comme à la Panolie se déroulaient des parties de pétanque absolument passionnantes : encore fallait-il que ma sœur et moi fissions partie de la liste des joueurs retenus, répartis ensuite en équipes selon de mystérieux critères d’affinité ou de complémentarité, ou peut-être suivant de savants algorithmes… en tout cas il y avait plutôt intérêt de ne pas nous oublier, si l’on ne voulait pas nous voir perturber le jeu par des gamineries et des simagrées qui eussent mis tout le monde sur les nerfs, d’autant plus qu’au jeu de boules, finalement, l’on pouvait toujours compter sur nous pour accomplir (inutile de le nier) de véritables prodiges…, c’est ainsi que je me qualifiais un jour de tireur professionnel (je n’avais pas mon pareil pour dégommer l’adversaire, je veux dire sa boule), tandis qu’un autre jour je me faisais mousser comme meilleur pointeur de la terre…, la vérité se situait plutôt, malheureusement, au beau milieu de nulle part, dans une espèce de bluff qui profitait à mes coéquipiers, car ceux-ci réservaient toujours mes actions en fin de jeu, quand il n’y avait plus rien à gagner ou au contraire plus rien à perdre, quand la situation était devenue sans intérêt ou désespérée : dans ce dernier cas, j’avais simplement pour rôle de décaniller un maximum de choses avec le minimum de discernement, dans l’espoir de provoquer accidentellement quelque modification des lois de la physique d’où il résulterait un renversement spectaculaire pour le gain de la partie… ou alors il ne se passait rien du tout et cela n’était pas relevé…, or les choses ne se passaient pas ainsi quand mon frère me prenait dans son équipe (dont il était toujours le chef, vous vous doutez bien), car lui-même se voulait à toute force tireur, alors que les faits ne cessaient de le contredire, en tout cas il ne laissait à personne le soin ou ne serait-ce que l’espoir d’effectuer des tirs, « tu pointes ! » disait-il : comique était son attitude, la longue concentration « psychologique » avant le tir, qui pouvait durer toute une semaine, telle qu’on le retrouvait exactement dans la même (im)posture le week-end suivant, la langue tout entière sortie de sa bouche tandis que son bras effectuait un mouvement de balancier rappelant bien celui de l’horloge (n’ai-je pas dit que le temps passait ?), …la boule s’échappait alors comme par mégarde et venait blesser à la tête quelque cousine spectatrice : sans plus de considération pour la mourante, mon frère trépignait de rage et s’en prenait tour à tour au terrain, « infecte », « nul », « que dalle », au vent, aux marées, aux écureuils dans les arbres, à la fourmi qui lui avait écrasé le pied, enfin à moi… moi qui devait toujours pointer en premier afin qu’il conservât la maîtrise du jeu, ce que je ne savais et surtout ne pouvais pas faire sous ses ordres : il fallait que la boule montât par ici, redescendît par là, vint heurter cette brindille pour venir mourir près du cochonnet, véritable petit exploit que nous autres appelions un biberon…, « biberons » dont ma sœur était justement la spécialiste, parce qu’elle savait toujours plomber à bon escient à proximité du fameux cochonnet (cette technique maîtrisée lui valait l’admiration de mon oncle Léopold, je me souviens), mais en ce qui me concerne, plutôt la boule m’échappait des mains tellement mon tyrannique frangin m’avait contracté, paralysé, et je n’avais plus qu’à m’excuser piteusement en répétant vingt fois de suite : « elle m’a échappé … elle… »… ce qui faisait dire à Léopold, toujours prompt à rigoler : « heureusement, sinon tu la tiendrais encore, ah ah ! »… ah ah ! mon frère, pas du tout de cet avis, augurait déjà une défaite par ma faute, espèce de « brêle », « branque », sûre et certaine, que d’ailleurs c’était même plus la peine de jouer, « mare ! mare ! …», etc…. le pire c’est qu’avec tout ceci nos chances de gagner s’en trouvaient, effectivement, sérieusement hypothéquées !..., c’est pourquoi je comprenais d’autant moins ses raisons de me prendre  systématiquement dans son équipe : quoi sinon pour mieux me dominer et m’humilier ?), …le week-end comportait la visite obligée des oncles et des tantes, mon père ayant pas moins de trois frères et une sœur dans la seule commune d’Eylirat, ce que nous appelions nous autres « faire le tour de la famille » : une corvée !... je préférais de beaucoup faire des tours de vélo dans la propriété du Cabanon que j’avais transformée en véritable circuit de cross : celui-ci comportait des barrages redoutables, pour ne pas dire infranchissables, comme cette fosse de deux mètres que j’avais fait creuser au bulldozer (mon père était entrepreneur), et qui eût été simplement mortelle si le tremplin en bois sur lequel je devais m’élancer pour survoler le trou ne s’effondrait pas lamentablement au contact de mes roues…, invariablement le petit biclou (réduit à sa plus simple expression : un cadre, deux roues et une selle, sans le moindre système de freinage), déboulant à cinq cents à l’heure d’entre les arbres, venait se ficher par terre à la verticale, en-dessous du tremplin pulvérisé…. tandis que j’émergeais toujours indemne, légèrement sonné peut-être, comme un qui aurait descendu les chutes du Niagara enfermé dans une barrique, tout prêt à récidiver néanmoins (car j’étais homme à relever le gant) avec les mêmes chances exactement nulles de réussir (autre challenge, non moins suicidaire, je m’engouffrais comme un bolide (toujours à vélo) dans la forêt vierge derrière le Cabanon, en respectant un itinéraire qu’en vrai professionnel j’avais balisé de panneaux signalétiques extrêmement précis, m’avertissant des dangers tels que « térié à droite », « pain au milieu de la chossée », etc., ces pancartes trop nombreuses devenaient elles-mêmes des obstacles sur lesquels je ne manquais pas de m’échouer lamentablement…, ma mère, consciente du danger, avait tenu à ce que je portasse un casque, exactement comme quelques années plus tard lorsque j’acquis ma première mobylette…. devenue indispensable pour suivre mes camarades du voisinage dans leurs folles randonnées, urbaines celles-là, où nous éclusions en bande les bars à flipper de la ville (nous ne sommes donc plus à Eylirat mais à Périgueux, la ville qui m’a vu naître et où j’ai essayé de grandir, avec le résultat que l’on voit), folles virées motorisées disais-je, jusqu’à ce que l’un d’entre nous vînt s’écrabouiller salement contre une voiture, calmant les esprits durablement..., cependant mes copains de Périgueux voyaient d’un mauvais œil mes départs fréquents pour la campagne, car ils les privaient de mon indispensable présence pour les parties de foot, organisées précisément les week-ends, car je passais, figurez-vous, pour irremplaçable dans les buts !... : parfaitement, je fus un gardien de taille à détrôner le célèbre Carnus (gardien de l’OM de cette époque), tant étaient prompts mes réflexes, notamment au ras du sol, pour intercepter le ballon, et, dieu me savonne, soit de bond ou de volée, il n’était pas rare que je vins sauver mon équipe par quelque plongeon spectaculaire à côté duquel ceux des gardiens professionnels d’aujourd’hui ne sont que d’aimables sauts d’insectes (en sorte que je perçais systématiquement mes pantalons à l’endroit des genoux et me faisait engueuler par qui de droite), en tout cas les Lafoigne, Cluzard et Méfillioux ne comprenaient pas bien les raisons de ces déménagements hebdomadaires, il leur paraissait plutôt que, se mêlant à notre nature citadine, un sang plus vieux, coriace et incurablement « plouc » prenait le dessus chaque vendredi soir : eux n’aimaient pas Eylirat, naturellement, pas plus que je ne pouvais piffer le village de La Treize où les Lafoigne passaient une partie (une partie seulement !) de leurs vacances, bref, la règle était que chacun ignorât la famille de l’autre, jugée méprisable…, inversement les indigènes d’Eylirat aimaient à me torturer par d’incessantes questions oiseuses aux réponses programmées (on les imagine presque un gourdin dissimulé derrière le dos, prêts à rectifier le tir et le portrait du petit gosse mi-citadin mi-campagnard), du genre : « alors qu’est-ce que tu préfères, la ville (attention le gourdin)… ou bien la campagne (ici un large sourire, entendu et chaleureux) ? », « eh oui, il respire au moins, vous comprenez ! » l’autre : « il mange bien au moins ? », « s’il mange…! je le gave comme une oie… ! quel appétit… ! »…, bref, des discours unilatéraux sur les horreurs de la ville et les vertus de la campagne, j’en ai entendu quelques uns, on peut le dire…, après que j’eusse pris mes dernières gamelles (vélocipédiques) de la journée, le dimanche soir arrivait à grands pas, certes annonçant l’imminence du lundi matin abhorré, mais surtout le tintouin d’un déménagement tout aussi spectaculaire que celui de l’aller : c’était naturellement ma vieille (?) mère qui se farcissait l’essentiel des préparatifs, tandis que mon père se chargeait seulement mais personnellement de remplir le coffre de la voiture (une ID 24), car à l’entendre il n’y avait que lui pour mener à bien cette tâche : « vous n’y connaissez rien » disait-il, c’était la même chanson lorsqu’il s’agissait de faire du feu dans la cheminée, ainsi que deux ou trois autres fonctions pour lesquelles il se croyait prédestiné, censées être « tout un art » voire un secret des dieux païens à lui seul révélé, « vous n’y entendez rien ! », le mystère pour nous était d’autant plus impénétrable que sa science ne recélait aucun caractère occulte, si ce n’est que mon père répétait des gestes qui avaient dû être ceux de l’homme de Cro-Magnon lui-même, ou peut-être de « nos ancêtres les gaulois », desquels mon père se réclamait inconditionnellement (Gaulois qui selon une erreur de chronologie assez répandue chez les « primaires » (mon père n’avait pas le Certificat d’Etudes) devaient bien préexister à toute vie sur la terre, ou du moins, directement dans la lignée des arbres et des goujons dans la mare, bien antérieurement aux anthropopithèques qu’on trouve dans les livres), donc les gosses faisaient passer au paternel les nombreux sacs (linge sale, tupperware vides, etc.) afin qu’ils fussent rangés scientifiquement dans le coffre de la bagnole (c’était le terme familier qu’employait toujours mon père pour désigner sa voiture), par contre ma grand-mère disait : « l’auto », et dans sa bouche, ce terme n’évoquait pas exactement un être « mécanique »…, il faut dire qu’elle n’avait jamais connu avec mon grand-père qu’un unique modèle de voiture : une auguste Deux-Chevaux grise (en effet il paraît difficile d’assimiler la Deux-Chevaux à une « vraie » voiture, en tout cas dans l’esprit de ma grand-mère il s’agissait bien plutôt d’un être vivant… à tel point, je me souviens, qu’elle devait s’empêcher de lui crier après comme à ses vaches, et de la conduire à l’étable en lui communiquant un jargon étrange à l’oreille !), un autre trait distinctif de ma grand-mère était qu’elle ne pouvait souffrir d’être prise en photo, un peu comme ces sauvages d’Amazonie ou d’Océanie qui craignaient (on ne peut pas leur donner tort) de se faire voler leur âme (je possède un film au format super 8 que je vous montrerai peut-être (?), où on la voit en léger accéléré plonger sous les roues d’un tracteur pour échapper à l’objectif, et un second où le même accéléré s’alliant à la marche très rapide de ma grand-mère pour sortir du champ, fait qu’on ne la voit pour ainsi dire pas passer),… cependant ma vieille (?) mère ne possédait plus toute sa tête, si je puis dire, car elle oubliait toujours quelque chose et ne s’en apercevait généralement que fort tard, au niveau de Saint-Martin d’Antioche : un grand cri strident perçait soudain l’atmosphère, de surprise mon père lâchait le volant, la voiture dérapait et faisait une excursion dans les prés sombres, fauchant et ramenant une ou deux vaches sur le capot, puis repartait sur la chaussée en direction d’Eylirat…, mon père : « un jour, tu nous feras arriver un accident ! » et ma mère : « ôôh ma tête ! », qui n’était pas blessée mais se plaignait qu’elle « oubliait » de plus en plus…, ainsi nous perdions un temps fou en allers-retours inutiles, mais, alors que certains mioches se plaisent à rêvasser en voiture tandis que d’autres en profitent pour s’étriper, il ne vous vient pas à l’esprit que, durant ces migrations, nous chantions ma sœur et moi à faire peur (quoi « encore » ?) les grands succès de Guy Béart, Georges Brassens et Gérard Lenorman, à tue-tête et en duo s’il vous plaît, tellement que mon père, pour le coup avait bien du mal à contenir sa DS qui, comme animée d’une vie propre et incapable d’en supporter davantage, se mettait à louvoyer dans tous les sens et accélérait la marche, connaissant d’ailleurs parfaitement bien le chemin comme disait mon père (autre tic consternant, nous avions pris l’habitude ma sœur et moi de compter les voitures que nous croisions sur le chemin du retour, établissant de futiles records avec la complicité de nos parents, qui préféraient toujours cela aux chansons… et puis alors, le bouquet, nous arrivions juste à temps à Périgueux pour regarder à la télé le Palmarès de la chanson présenté par Guy Lux !… ici le lecteur proteste, vigoureusement, s’emporte, éclate, n’y tient plus, exprime d’indicibles menaces qu’il accompagne de gestes tout aussi éloquents !... mais j’étais petit ! dis-je essayant de me disculper… trop facile ! et quand les accordéonistes jaillissaient sur la scène, rigolards et bouffis, n’alliez-vous pas quérir votre petit accordéon pour jouer devant vote poste et vous faire congratuler par vos parents ? hein ? hein ?... je le confesse… sachez seulement que je passais sans transition d’une enfance légèrement débile (comme vu précédemment) à une adolescence marquée surtout par l’anxiété et de nombreuses déficiences psychologiques… (à partir de maintenant le récit pourrait se faire plus heurté, haché, tellement le souvenir s’avère pénible moralement – je m’en excuse auprès du lecteur), un exemple ? : la moindre allusion à la sexualité, tirée abusivement d’une boite de Canigou ou d’un relevé de gaz, m’incitait à poursuivre notre lapin albinos dans tous les recoins de la maison, y compris à l’intérieur d’un vieux gramophone où je pensais qu’il eût pu se cacher, comme pris au jeu, roulant des yeux fous, les poils hérissés en diable, et moi détournant tout dans les placards à la recherche d’un sucre en guise d’appât, …puis je me calmais subitement en proie à une autre lubie (entre-temps la bestiole avait résolu de disparaître en se faisant poussière, ses os et chairs s’étaient dissous par l’effet de la trouille, seuls deux yeux injectés de sang exprimant l’indicible dominaient l’ensemble, de sorte qu’il ne lui restait plus qu’à balayer habilement ses propres restes comme je l’avais déjà vu faire dans un Tex Avery), … ou bien je ne pensais qu’à m’amuser : l’on pouvait me voir à la fête foraine de Saint-Georges (un quartier de Périgueux tout près de chez moi), qui s’installait traditionnellement à l’automne pour la « Fête de la cagouille »… , je me souviens, je passais des nuits entières dehors à attendre l’arrivée des caravanes, dans un état de fébrilité et d’excitation pas croyable : quand les forains se montraient enfin je sautillais d’une joie folle et faisais le tour de la place à pieds joints (des enjambées faramineuses) pendant un temps que je crois de plusieurs jours, jusqu’à ce que j’imaginasse d’assister les hommes dans leur travail, les entravant par d’incroyables gamineries pleines de bonnes et stupides intentions, à tel point qu’ils me chassaient à la fin sans aménité à grands coups dans le derrière, qui me faisaient rigoler (croyant à un jeu) ou me laissaient boudeur dans un coin entre deux caravanes (où il m’était loisible d’observer les femmes se déshabiller par exemple, mais bref), cette foire où m’attiraient tous les manèges y compris les stands de tir, les loteries et par-dessus tout les fabricants de barbe-à-papa : je m’en foutais partout… je rigolais si bruyamment et me montrais si féroce dans l’absorption des confiseries, que des pères s’indignaient, des mères ramassaient leur portée et l’entraînaient au loin tout en continuant de rouler des yeux fous jusqu’à la voiture où elles se sentaient seulement en sécurité…, on me voyait braver les manèges les plus périlleux (comme les montagnes soviétiques), casser les dents à nombre d’adversaires sur les autos tamponneuses, etc. (je me souviens, la chance m’avait particulièrement souri : en remontant chez moi, je n’avais pu éviter cette greluche qui attendait aussi l’ascenseur…, elle lorgnait avec désapprobation le volatile (oie, poule, canard ?) qui suivait au trot, du bout d’une ficelle reliée à mon poignet, docile et goguenard, à croire l’andouille qu’il en concevait quelque fierté ! « je l’ai gagné », fis-je simplement, puis de rentrer, heureux, en songeant au lendemain… (autre trait, je détestais me laisser décoiffer, à tel point qu’un peu de brise observée dès le matin suffisait à me clouer au lit pour le reste de la journée…, je restais donc avachi devant mon poste de télévision, que je regardais pour lui-même, ayant baissé complètement le son et neutralisé ma vue grâce à un épais brouillard de fumée…, on entendait les crissements de pneus, les cris déchirants de jeunes passantes récemment violées, phénomène si fréquent à la tombée du jour qu’il n’était pas bon se promener, ni même descendre les poubelles après cinq heures de l’après-midi (pour les poubelles, l’usage s’est répandu de les balancer comme des bombes à eau sur les trottoirs, ce qui les rend encore moins sûrs), donc la plupart du temps je demeurais là dans ma chambre, vautré sur un canapé, cogitant sans fin ni lien pour ajouter à mes regrets cette avant-dernière réflexion : « ah les femmes ! » faisais-je, en me levant…, mais j’en viens enfin à ma pathologie principale, demeurée inavouable jusqu’à ce que je me résolusse d’en faire témoignage, par écrit ici-même, voici : je passais des jours et des nuits dans les chiottes, non pas tant pour y benner un sus de marchandise que pour faire coïncider deux activités viscéralement nouées, dans mon cas personnel, j’ai nommé la lecture et la défécation : un observateur dissimulé dans les replis (?) de la tuyauterie, ou bien lorgnant en silence par le trou de la serrure, le souffle coupé, mieux tel le chasseur immobile comme hypnotisé par sa proie, un observateur disais-je se fût délecté pour le moins d’un curieux spectacle : mes yeux totalement exorbités se balançaient librement comme deux pendus (ou araignées), tournés tantôt vers l’organe maintenu machinalement par deux doigts à l’intérieur de la cuvette (la pipette par détention ayant tendance à repasser systématiquement par-dessus bord), tantôt se fixant mutuellement des heures avec force envie de rigoler, jusqu’à ce que le jeu prît fin et que, lassé, chacun s’en retournât vaquer dans le vide (il n’était pas rare qu’au gré du balancement irrégulier les deux boules arrivassent à se cogner (mouic… mouic…), le volte-face qui s’ensuivait immédiatement trahissant alors un agacement perceptible des deux côtés), puis mon être partait tout entier dans des convulsions telles que les petites bêtes habitant la place déménageaient avec une rare hâte, confondant parfois leurs moyens respectifs de locomotion : on pouvait voir, c’est pitié, des moustiques à quatre pattes sautillant comme des grenouilles, ou bien l’évolution laborieuse d’une fourmi dans les airs où se bousculaient une myriade de petits nénuphars en proie à la panique, tandis qu’une souris blanche entreprenait en tirant une langue comme ça les difficiles mouvements d’une nage papillon…, mes membres supérieurs fauchaient l’air avec frénésie dans la recherche d’un quelconque imprimé : je ne trouvais rien de forcément spirituel dans les toilettes, la Monadologie de Leibniz baignant complaisamment dans une mare louche où elle s’imbibait chaque jour un peu plus de pipi, et partait en petites particules monadiques mangées par les araignées, pas même ces Pif-Poche rigolos comme tout qui élevèrent mon jeune esprit (à ça !)… alors quoi, j’en étais parfois réduit à inscrire sur mon propre corps (ma propre biroute) des graffitis (pourquoi obscènes ?) dont je me délectais en faisant le surpris…, enfin rasséréné, le sujet (moi, je) se calmait ostensiblement et même peu à peu l’angoisse se changeait en une joie hilare, les éclats de rire fusant au même titre que le caca dans le fond de la cuvette et parfois jusque sur les murs (venant souiller les images de femmes « à poils » (?) disposées par mes prédécesseurs), après quoi l’opération de nettoyage se déroulait (c’est le cas de le dire) interminablement (une partie de l’anus étant littéralement emportée dans la manœuvre) jusqu’à épuisement des réserves de papier-cul, non pas celui-ci fabriqué à base d’aluminium et de zinc fondus, sorte de toile Emeri n’étaient les fils barbelés qui le tressent, mais le plus soyeux que tous avons déroulé cul-nu dans une lointaine enfance idyllique jusque dans la salle à manger de nos parents où adorablement nous surgissions en agitant nos petits bras et en criant « mamannn ! » (ouf), … pendant ce temps les gens poirotaient derrière la lourde, menaçants, tour à tour agglutinés en tas ou disposés en file, selon qu’ils cédaient à la panique ou se ressaisissaient au contraire, dans un comble de dignité (résultat d’une souffrance intolérable), sans soupçonner d’ailleurs le drame qui avait lieu à l’intérieur, ou bien n’y tenant plus, se livraient collectivement à un footing à travers toutes les pièces de la maison, se télescopant parfois mais s’excusant, comme fous à lier…, d’aucuns dansaient carrément selon un rite sauvage, et d’autres s’accroupissaient en psalmodiant tandis que des mères recueillaient un improbable placenta…, puis certains revenaient à la réalité soit que, sous l’effet qu’une telle trémulation, leurs besoins se fussent évanouis, comme ravalés, soit qu’il en demeurât deux ou trois tout au plus réellement courroucés, s’occupant aux charades par exemple : c’était épique.


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