La Poésie-action et la Performance

Le concept de « performance »

Dans plusieurs billets nous avons mis l'accent sur l'oralité, séparée, ou non, du corps, débridée ou platement démonstrative. La « Poésie-action » met l’accent sur ...quoi ? Un tel concept, il est vrai, brille par son imprécision. Pourtant il ne fait qu'accomplir cette tendance, maintes fois repérée ici, à la dissolution de tous les éléments poétiques dans une forme de publicité, de condition « ordinaire », courante, des actes de langage.


Déjà ce concept de « poésie publique » devrait nous permettre d'appréhender plus aisément le phénomène des « performances ». En principe, la notion de performance s'avère applicable à toute activité artistique réalisée en présence d'un public. La performance, présentation d'un fait esthétique qui est créé à l'instant où il se manifeste, est un spectacle devant des spectateurs dans le sens le plus élémentaire, le plus anthropologique. Il peut aller d'une intervention individuelle dans un espace commun, sans autre recours que la voix et les mouvements corporels, à une mise en scène compliquée à l'extrême, avec l'aide de dispositifs de grande technologie. Dans tous les cas la performance est poésie-action, parce qu'elle est hantée par le langage, et au fond par la poésie dans sa dimension originairement publique : elle prétend être exactement contraire, l’inverse d’un monologue, d'une création individualiste et autocentrée.

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler la distinction entre « performance » et « happening », cet art qui est mort en réalité à la fin des années cinquante. Faire un « happening », c'était d'abord créer un évènement. Et pour cela tous les moyens étaient bons : se couvrir de sang, ramper sur du verre pilé, s'étendre enroulé dans une couverture sur les autoroutes de Los Angeles, ou bien encore passer de vie à trépas en se castrant publiquement... Ces pratiques avaient d'abord un sens de contestation, politique, existentielle, mais niaient davantage le public (en le provoquant, l'horrifiant) qu'elles ne le considéraient comme sujet potentiel, interlocuteur. Au contraire, l'artiste (?) faisait son action « pour lui » ...ce qui est le contraire d'une action. La performance, elle, se fait pour le public et éventuellement avec lui, ce qui suppose une scène commune, une scène convenue (ce qui ne veut pas dire conventionnelle).

Il ne saurait-être question ici de tracer ni même d’esquisser une histoire de la Performance, cet art multiforme et multidisciplinaire qui a surtout explosé aux Etats-Unis dès le début des années 50 avec des peintres comme Jackson Pollock, un peu plus tard des musiciens comme Meredith Monk ou Laurie Anderson, des troupes de théâtre comme The Living Theater, etc.

L’obsession pour la « chose poétique », disions-nous, caractérise l’art de la performance. Aux confins de la poésie, ce n’est pas seulement celle-ci qui se déverse, se dissout dans des pratiques hétérogènes, mais bien plutôt celles-là qui, finalement, rejoignent la poésie. D'où l'utilité d’un concept général, puissamment générique comme nous le soutenons, de « poésie élémentaire », laquelle se rencontre selon une logique implacable chez tout « poète ordinaire » ou travaillant à l’être. Incontestablement Robert Filliou fut l’un de ceux-là.


Robert Filliou « omniprésent »

Le problème avec la performance américaine, c’est qu’elle n’est pas exempte d’un certain académisme, manifestant justement certaines obsessions typiquement américaines ou datées. La psychanalyse aidant, par exemple, cela tourne facilement à la séance de « confession » (même Laurie Anderson n'y échappe pas), ou pire encore de « bio-énergie » collective. De même en Europe, la formule « facho-sado-maso », version « musique indu-ou post-industrielle » (un groupe comme Die Form, par exemple) finit par devenir lassante et répétitive.

Robert Filliou, lui, ne se dirait pas plus Américain qu'Européen, mais à la rigueur Tibétain, c'est-à-dire de partout et de nulle part. L'œuvre de Filliou se noue autour et à partir du mouvement Fluxus, né vers 1960 aux Etats-Unis. Par ailleurs le terme de « poésie-action » apparait sur l’affiche d'une manifestation organisée par P.-A. Gette à la Konsthall de Lunds : « Fluxus La cédille qui sourit Art total Poésie Action », à laquelle participaient Filliou mais aussi G. Brecht, Ben, Y. Klein, B. Heidsieck et d'autres.

Voici comment Filliou présente son activité des années soixante dans une lettre à Maciunas datée de 1970 (cité par J. Donguy, Le geste à la parole, op cit., p. 14) : « Ma propre contribution fut dans les domaines de la poésie-action, de la poésie visuelle, des performances de rues, des performances intermédia, des pièces aléatoires, de l'éducation, de l'invention, des principes économiques, et quoi d'autre, ce que j'appelle « La Création Permanente » (pour l'esprit), et (pour la technique) l'Autrisme.»

Poésie-action, poèmes objets ou visuels, et aussi principes d'économie poétique : vaste programme qui veut généraliser, dans les faits, et surtout rendre plus « généreuse » la notion de performance. Jusqu’à une imbrication constante et continue de l’art dans la vie et de la vie dans l’art, d’où l’affirmation : « L’art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art », sur laquelle nous reviendrons. Robert Filliou « omniprésent », car – outre l'influence considérable qu'il eut sur toute une génération de performers (Ch. Dreyfus, J. Donguy, Arcan. R. Martell, A. Gibertie le « broussard ») – il consacre un nouveau mode de l'être-public bannissant l'imitation, la compétition, l'utile. Reste l'agréable et la reconnaissance de l'autre, ou tout simplement l’amitié.

Voici ce qu'en dit Richard Martell, performer québécois très marqué par Robert Filliou : « Robert est une sorte d'entremetteur - de transmetteur - qui agit spontanément avec toute la disponibilité du temps ; il est un processus vivant. (...) Je me rappelle avoir fait la vaisselle avec Robert, et je crois bien que nous avons fait de l'art à ce moment. (...) Robert mettait tellement d'intensité à faire les choses que chaque geste quotidien prenait une dimension extraordinaire. Il nous a appris que l'aventure de l'artiste est dans la « disponibilité du temps » et que le vol d'un papillon a autant d'importance, sinon plus, que la présence d'un satellite de communication. » (in Dock(s) n°1 Nouvelle série, Ventabren, 1988, p. 113.)

Robert Filliou épuise la définition du Poète Ordinaire. Certes sa conception « pan-artistique » peut susciter des réserves, mais au fond pas plus que les pratiques et les théories étriquées que maintient la culture moderne sous les noms de « poésie », d'« art » ou encore de « performance multimédia ». Une pensée qui s'a-voue pleinement artistique ne saurait célébrer l'Art ou la Poésie comme instruments (classicisme bourgeois) ou Fin en soi (romantisme) de la civilisation. D'ailleurs Filliou et ses amis font de l'art « sans art », de la poésie « sans poésie », c’est bien là le cœur du problème ou plutôt l’évidence même de la chose. Ainsi le poète est un « Vivant », l’Art et la Vie sont le Même ? Il vaudrait tout de même d’examiner ce que devient cette idée généreuse confrontée à la rigueur du concept, et quels sont le cas échéant les requisits philosophiques sous-tendant la célèbre formule de Filliou : « L'art est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art. »


« Le langage, réellement, l'imite ». A propos de Julien Blaine

Bien sûr la poésie-action ne se limite pas aux performances « made in U.S.A. » ni à Robert Filliou. Il ne manque pas de performers, professionnels ou amateurs, européens ou non, dignes de considération. Mais nous ne visons pas l'exhaustivité.

En France, il y a Julien Blaine. Il est le seul poète qui, à notre connaissance, revendique explicitement et sans restriction son art comme Poésie élémentaire. Nous pensons en avoir suffisamment dit sur l'éditeur, le mail-artiste, l'auteur des « Poèmes Métaphysiques » - lors de précédents billets. Reste le poète (performer), et l'homme. C'est rigoureusement la même chose. Non parce que, en lui nature et culture se trouveraient enfin confondues (surtout pas), mais parce que tout ce qu'entreprend Julien Blaine relève de la performance. Doc(k)s est une performance, pas une revue (regardons-la !) ; les « Poèmes Métaphysiques » sont une performance, pas des poèmes (essayons de lire, de voir !). Enfin ses performances sont des performances, ce qui va de soi. Nombreuses, variées, imprévisibles, souvent à la limite de la violence (psychique) supportable, elles sont un voyage au bout de l'humain. N'affirme-t-il pas lui-même : « Je suis un poète animalier » ? (D'ailleurs il voue un véritable culte aux éléphants, pour lesquels il dit un poème).

C'est encore Jean-Francois Bory qui en parle le mieux (ce qui n’est pas un hasard). Celui-ci a écrit des lignes définitives, sur Blaine (et d’une certaine façon sur la poésie élémentaire), dans le catalogue de l'installation/performance Simulacre de rituel, à la Galerie J. Donguy (Paris, 1986, p. 16). Nous nous effaçons volontiers :
« Dans le bonheur de l’immédiat du dire. Dans une bouleversante allégresse. C’est un producteur au sens que Pound donnait à ce mot. On ne peut donc pas à propos des poèmes élémentaires et des poèmes métaphysiques de Julien Blaine, discourir au moyen d’une logique à deux valeurs. Donc tous les modèles d’explicitation par le langage courant sont disqualifiés. Saussure s’est trompé ; Jacobson s’est trompé aussi à propos de Khlebnikov et des frères Bourliouk ; Mallarmé s’est trompé, je me trompe, les linguistes se trompent. Adieu gloire ! adieu éternité ! Parce que la question de la poésie élémentaire, de la poésie véritablement nouvelle dans laquelle Blaine a pris pied, est une question qui ne se décide ni ne se tranche. C’est à vrai dire justement une question élémentaire. Elle est simple jusqu’à la redondance. On parlera demain de cet écart, de ce prix qu’il lui aura fallu payer pour faire surgir cette nouvelle exigence. De l’effort qu’il lui aura fallu faire pour éviter le ressassement permanent des formes qui est le signe de la consumation de la Fin. Oui, da, on parlera demain de ce qu’il lui aura fallu de gaité intransigeante et de violence secrète pour écarter de son trajet la prédiction terrible de Maupassant jetée sur notre siècle : « Tout se répétera toujours, hélas et lamentablement ». Comment ! Objectera-t-on : est-ce que vous n’exagérez pas un peu ? C’est Prométhée dans l’alphabet, là, que vous décrivez. C’est la Bouche de Terre. Parce qu’enfin, ce type, le héros, ce Julien Blaine, il utilise des images et aussi des mots, c’est-à-dire tout de même le langage.

Et bien non ! Il n’utilise pas le langage. C’est bien ça le difficile et l’embourbé de mon explication. Peut-être n’ai-je rien su dire ici. Mais qu’on ne s’y trompe pas ! Pour qui veut bien cligner un peu des yeux, la poésie élémentaire de Julien Blaine n’est un modèle qu’à l’ancien sens : le langage, réellement, l’imite. » (J.-F. Bory)

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