« Le silence est terminé » : Réponses à des questions de Denys-Louis Colaux

D.-L. Colaux : Quelle est la logique de ton parcours éditorial ? Quel est le pont qui conduit de La Poire d’angoisse aux Contemporains favoris ? 

Didier Moulinier : Effectivement il y a bien un pont et sans doute une logique commune, bien que je serais tenté de répondre, à ce sujet, que la logique c’est l’homme… Les différences d’abord, entre ces deux entreprises, sont essentiellement extérieures et stratégiques. Chacune prend place dans un environnement et surtout dans un type de production bien spécifique. La Poire d’Angoisse (LPDA) était et se voulait résolument pauvre, « underground » (photocopie, diffusion restreinte) ; Les Contemporains sont un petit éditeur, mais un éditeur quand même dont la vocation est donc de publier des livres. Quel est le véritable lien, maintenant, sinon un goût prononcé pour l’expression des minorités, ou plutôt pour les expressions minoritaires ? Par là je n’entends pas seulement le « singulier » (être isolé et solitaire n’est pas une qualité en soi), et pas spécialement l’« opprimé » : ce terme, pour moi, a un sens fort qui aplanit la différence de « standing » si l’on peut dire entre LPDA et Les Contemporains. Tes autres questions me permettront peut-être de préciser le sens de cette poésie « minoritaire », « ordinaire » ou « élémentaire » que j’affectionne.

As-tu observé, au long de ce parcours, une mutation, une fidélité de ton public ?

« Mon » public, c’est plutôt celui des auteurs que je publie et que je fréquente. Il est vrai que les derniers numéros de La 

Poire d’Angoisse proposaient de plus en plus de textes (néo)poétiques et annonçaient en quelque sorte Les Contemporains. Donc, les auteurs ayant suivi, le public aussi. Mais il y eut également des désistements, des abandons, parfois avec pas mal d’incompréhension. Il est clair que, parmi les auteurs/lecteurs d’une Poire d’angoisse plutôt éclectique et éclatée, ceux qui ne supportaient pas l’écriture poétique stricto sensu en furent pour leurs frais. Et puis il a ceux qui, clans le cadre de la revue, sous le couvert d’une certaine frivolité affichée étaient prêts à accepter les plus grands écarts poético-littéraires (collages, textes « abrutis », etc.) mais, très symptomatiquement, ne les acceptaient plus du tout dès lors qu’on passait à l’« édition » – quelque chose de sérieux ! J’ai eu droit à toute la panoplie des railleries incultes concernant la poésie : il y a les ennuyés d’office qui trouvent ça « chiant » et « intello », et il y a ceux qui se prenant pour les « vrais » amateurs de « vraie » poésie trouvent subitement celle que publie « vaine », « formaliste » etc. 

Peut-on parler d’une famille de contemporains favoris ?

J’aime bien rappeler, énigmatiquement, que l’on choisit sa famille, rarement ses amis ! Or les favoris étant les « choisis » par excellence, de façon totalement subjective, voire affective, l’on peut donc dans ce sens, effectivement, parler d’une « famille ». Mais non évidemment d’une famille « littéraire »...

Comment l’éditeur intervient-il dans la composition d’un recueil de Morceaux choisis ?

Dans la formule des Contemporains, « éditeur » peut recevoir deux sens : c’est soit la Maison d’édition qui finance, fabrique et diffuse, soit l’éditeur littéraire (comme on dit aussi scientifique) qui conçoit l’ouvrage, dans son contenu, en relation avec l’auteur. Je tiens toujours personnellement le premier rôle, et souvent aussi le second. Mais le principe de la collection « Morceaux choisis » veut que, précisément, la conception voire la présentation d’un volume soient confiées à un maitre d’œuvre qui doit : 1° choisir et négocier les textes avec l’auteur, 2° les annoter ou les faire annoter, 3° inventer ou coordonner la partie Notice (exercices, jugements, etc.), 4° rédiger lui-même une introduction ou une préface... Etc. Pour ce qui concerne la compo proprement dite, puis de la mise en page, c’est plutôt mon Mac et moi-même que ça regarde !

Pourquoi ta collection parodie-t-elle une facture classique ?

D’abord, il y a simplement une question de « coup d’œil », et dans ce « clin d’œil » la recherche d’un look original, ancré sur une impression indéfectible de déja-vu. Première reconnaissance attendue : elle est purement visuelle et « accrocheuse ». En second lieu, il y a le type de reconnaissance attribuée aux auteurs classiques, suffisamment grands et suffisamment morts pour qu’on ait l’idée d’en publier des « morceaux-choisis » – ce qui n’est possible que sur fond implicite d’« œuvre complète », totalement achevée. L’ironie ou la parodie porte évidemment en priorité sur ce point, puisque les auteurs que je publie, pour la plupart, ne sont ni trépassés, ni célèbres, ni parfois très avancés dans leur œuvre. Même si c’était le cas, ce que je veux dire c’est que tout ceci n’aurait strictement aucune importance. Il n’est pas question d’imposer de nouveaux classiques, on a déjà suffisamment à faire avec les précédents ! Ce sont les Contemporains, d’hier, d’aujourd’hui et de demain, malgré l’autorité des Classiques, c’est clair.

Que devient dans tout cela le Moulinier auteur ?

C’est une question... à laquelle il faut répondre ! Il faut bien reconnaitre que j’ai cessé moi-même d’écrire des textes « poétiques » au sens classique du terme, il y a déjà bien longtemps. A mon actif (ou passif, cela dépend !) on compterait disons un bon recueil de « morceaux choisis » qui aurait en même temps l’avantage de constituer mes « œuvres complètes ». A quoi il faudrait rajouter une esquisse de roman autobiographique appelée « Un amour de moi ». Alors je ne me considère pas du tout comme un « auteur », et comme je dis, « je suis un poète mineur » – ce qui ne m’empêche pas de me sentir engagé dans l’écriture tout autant qu’un autre. La question est de savoir pourquoi cela passe essentiellement par l’écriture des autres. Déjà, dans mes derniers textes, les « textes abrutis », je ne faisais que réutiliser des textes préexistants. Je suis tellement sidéré, bien souvent, par les états de fait ou « faits divers » de langue à l’état brut… je ne vois pas vraiment la nécessité d’en rajouter. Je suis convaincu par principe et par avance de la supériorité de tout ready-made, de tout poème trouvé… Il n’y a qu’à se baisser. Mais, d’un tout autre point de vue, l’écriture se rencontre aussi pour moi sur un autre front lié à ma profession, qui est la philosophie. Avec des pratiques possibles, auxquelles je ne m’attèle d’ailleurs que timidement, comme la « philosophie-fiction » et autres sortes de subversions textuelles, matérielles, contemporaines elles aussi.

Cette collection des Contemporains favoris a l’allure d’un projet tout à la fois ambitieux et rigoureux. Ce projet est-il économiquement viable ?

Théoriquement il est viable, oui. Pratiquement aussi, mais il faut (il faudrait) y consacrer beaucoup de temps et d’énergie. Je crois que, pour mon cas et aussi pour d’autres, il y a tout intérêt à fuir le grand système de diffusion commerciale, particulièrement ruineux pour les petits éditeurs. Si en plus ceux-ci publient de la poésie ou des textes provoquants, alors ils doivent garder le moral et ne compter que sur leur « réseau » de correspondants. Beaucoup aujourd’hui pensent beaucoup de mal de ce type de fonctionnement (dépassé, romantique, élitiste, etc.), moi pas. Surtout, je pense que c’est le circuit commercial qui est le plus mesquin et le plus bêtement élitiste. Ce n’est pas parce qu’on s’adresse à un petit nombre qu’on est élitiste ou bien médiocre ; c’est simplement reconnaitre et accepter ce fait, cette évidence, qu’on ne peut pas s’adresser à tout le monde, et que d’ailleurs cela n’a aucun intérêt. Ce que l’on a à dire aux autres n’est pas si important. Bref : financièrement, si tel est le sens de ta question, cela reste difficile mais viable.

Si tu devais lancer une collection des « Anciens favoris », quels auteurs verraient-on apparaître dans ton catalogue ?

Sûrement des Anciens « mineurs » ! Je veux bien proposer une liste. Prioritairement : Cesare Lombroso, Angèle de Folino, Népomucène Lemercier, Jérôme Cardan, ...Homère (seul poète de la liste !).

Cette collection des Contemporains favoris constitue-t-elle, d’une certaine manière, une espèce de démenti aux allégations de ceux qui aujourd’hui diagnostiquent l’agonie ou le décès de la poésie ?

Si l’on veut, mais c’est une modeste contribution à ce démenti. De toute façon, diagnostiquer ou prédire le décès de la poésie est d’un crétinisme achevé. Tu te rends compte, on n’a toujours pas réussi à éliminer la religion, alors la poésie, c’est pas pour demain. En outre je ne considère pas que la poésie « décline », tout au contraire. Ce qu’on écrit aujourd’hui me parait bien supérieur à ce qu’on pouvait faire autrefois. J’ai même cette impression que les Anciens ne connaissaient pas la poésie en tant que telle (toujours lestée chez eux de mythologie, de philosophie, de psychologie, etc.) et que nous sommes en train de l’inventer. Quant à ceux, poètes en particulier, qui se lamentent sur le « vide actuel », laissons-les à leur suffisance et à leur bêtise puisque c’est seulement de s’en excepter eux-mêmes qu’ils fantasment un tel vide...

Quel regard rétrospectif portes-tu sur l’ensemble de tes entreprises éditoriales ? Cette aventure te laisse t-elle des regrets, des remords, des enthousiasmes ?

Ah oui, un regret. Celui d’avoir cessé à une époque où j’avais besoin d’oxygène la publication de Tuyau quotidien, une entreprise qui, modestement, m’esbaudissait fort. Cela marchait extraordinairement. C’est une illustration de la phrase de Lautréamont « La poésie doit être faite par tous » et la preuve de son bien-fondé. Le principe était de proposer aux gens (pas seulement des artistes ou des poètes) une mini-maquette de 16 pages qu’ils remplissaient librement de textes, dessins, collages ou ce qu’ils voulaient. Le résultat formait un mini-booklet standard que j’envoyais à mes abonnés. Or je m’aperçus que les contraintes du format (A7), le rythme de parution quotidien, et peut-être d’autres facteurs comme l’emprunt du réseau mail-art incitaient à une minimalité (l’une des formules de l’« élémentarité ») ou beaucoup se révélaient excellents.

Tu es l’un des rares éditeurs a avoir tenu tête au temps, aux intempéries, aux lassitudes dans la vogue de cette mouvance éditoriale qui a sévi des dix ou quinze dernières années. Parlera-t-on d’obstination, d’entêtement, de conviction inébranlable, de vocation, de militantisme ?

Pour dire la vérité, je crois être comme tout le monde, suivre mon bonhomme de chemin, et surtout je ne crois pas une seconde à la réalité de ces variations climatiques où, étrangement, dès qu’on les observe par le bout de cette lorgnette – celle du collectif et du social – les choses semblent soudain ralentir, les mouvements se perdre, les ardeurs s’éteindre, les groupes s’étioler : on va ainsi jusqu’à parler de la fin d’une époque, comme si les revues, les échanges, bref la « vie poétique », tout cela était du passé. Ceci est manifestement une illusion. Tout au plus une mauvaise humeur communicative. Ce que je constate au contraire, c’est que tous ceux que je connaissais dans ce milieu il y a 8 ou 10 ans, je les retrouve aujourd’hui faisant exactement la même chose, avec la même obstination comme tu dis, la même vocation – que pourraient-ils faire d’autre? Toujours cette même illusion, celle du social, où par définition ça va mal ! Que l’on se rassure, ça va mal dans le petit milieu poétique, mais ça va mal aussi à la Société des Gens de Lettres, et chez les « grands éditeurs » et sans doute aussi à l’Académie, et partout ailleurs. Cela ne peut aller magnifiquement bien que chez les individus, et je ne fixe rien d’autre dans mon champ de vision. D’où mon optimisme si l’on veut…

De quelle nature sont les satisfactions d’un éditeur ?

La naissance du bébé est toujours pour moi le meilleur moment. De toute façon, faire un livre est toujours une chose excitante mais aussi une épreuve, parfois un chemin de croix, si bien que, satisfaits ou pas du résultat, je dirais qu’on est quand même heureux que ça se termine...

Comment, à partir de tes expériences personnelles successives, définirais-tu l’édition ?

Non, je vois mal comment donner une définition pour un phénomène tellement multiple, protéiforme, et correspondant à des intentions tellement singulières. Je peux simplement témoigner que, pour moi, l’édition n’est qu’une pièce du puzzle, une travée du labyrinthe qui dessine mes rapports personnels avec l’écriture en général.

Quels sont, dans le monde de l’édition, les gens qui t’inspirent de l’estime ? Quels sont ceux qui te désobligent ?

Cette question est liée à la précédente. Je ne peux pas mépriser des éditeurs qui, manifestement, ne font pas le même boulot que moi : par exemple de l’industrie pure et simple, de la propagande, de la vulgarisation, que sais-je encore ? D’une façon générale, je n’estime pas les groupes, encore moins les foules. (De tempérament, je suis quelque de très sociable, mais pas du tout social !) Mais je parle surtout des foules imaginaires qui s’inventent dans le cerveau de certains individus quand ils s’imaginent écrire pour elles : le lieu commun des mauvais auteurs, mégalos ou paranoïaques. A ce système, cette sorte de délire à deux établi depuis toujours entre les « grands auteurs » et le « grand public » (car le grand public voit grand, c’est normal...), je préfère et de loin les groupuscules voire les bandes d’amis…

Comment l’éditeur que tu es se situe-t-il par rapport aux rubriques de la critique ? Les consultes-tu ? Quels effets ont-elles sur toi ?

Je ne consulte pas les critiques des journaux ou des grands hebdomadaires, pour la bonne raison que je leur envoie rarement mes livres. Cela peut arriver, je n’ai rien contre a priori, c’est un arrangement avec l’auteur qui peut légitimement souhaiter quelque publicité. Mais je sais bien, en tant qu’éditeur, ce que cette publicité ne fait pas vendre pour autant (puisque je vends essentiellement par correspondance). Je ne suis donc as un acharné des services de presse. Quant à savoir si une « bonne critique » a des effets sur moi, franchement le style laudatif sans contenu ou à l’inverse les « descentes en flamme » épidermiques me laissent de marbre : me comblent seules les vraies critiques, rarissimes, qui sont aussi des analyses.

As-tu abandonné tout projet de revue ? De quoi, à tes yeux, serait constituée une bonne revue aujourd’hui ?

Je n’ai pas de conseils à donner et je ne pense pas qu’il existe une formule meilleure qu’une autre. Par exemple, certaines revues très fermées justifient leur ligne éditoriale, parfois sans aucun sectarisme. D’autres franchement hétéroclites parviennent à maintenir un bon niveau général. La raison d’une telle indécision, c’est le constat de mon évolution personnelle qui prouve que j’ai voulu à peu près tout essayer tout en ne trouvant aucune formule tenable, pour finalement aboutir à cette dualité entre ce qu’était Tuyau (j’y reviens et j’y tiens) et ce que sont les Contemporains favoris. J’ai choisi ces derniers. Ce n’est peut-être pas définitif. Dans les deux cas, en aval et en amont, je sors du cadre de la revue...

Que t’inspire cette citation de Valéry Larbaud : « Faisons en sorte de n’offrir au public, sous le plus petit volume possible, que ce à quoi nous tenons le plus » ?

Un accord et un désaccord, je le crains, également absolus. Evidemment la formule m’agrée, puisque j’y retrouve mon goût du petit mêlé à celui du singulier et de l’extrême. Mais l’« essentiel », je le perçois dans cette phrase sous les auspices d’une rareté et d’une densité de sens qui se situent aux antipodes de ce que je fabrique en tant qu’auteur et en tant qu’éditeur. Lorsque je fais petit dans la forme ou le format (le quotidien Tuyau, les cartes « Wu-Shit », les « textes abrutis », les « poésie-clips », etc.), en général j’aggrave mon cas par l’insignifiance manifeste du contenu, son caractère « abrutissant », etc., et je ne peux même pas dire que je tienne absolument au résultat produit (ceci ne valant que pour mes propres textes bien sûr). En général je ne cherche pas à obtenir un résultat (quelque bel objet qui se tienne), mais à produire un effet. Et encore n’est-ce pas spécialement l’effet imputable à l’objet lui-même, mais à cette espèce de rencontre rendue impossible désormais entre l’auteur et son œuvre, l’auteur et le public, l’œuvre et le public, l’une ou l’autre partie de ces dualités étant manifestement de trop. Pour moi c’est là l’essentiel, et je ne dis pas que cette position soit seulement tenable.



(Entretien paru dans la revue Le Grand Hors-Jeu, n°74, mai 1994, Lompret)

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