La poésie phonétique

Les futuristes russes et italiens

D'un même mouvement, les cubo-futuristes russes ont entrepris de construire le poème (calligraphié ou typographié) dans l'espace de la page et d'en donner une interprétation vocale et corporelle. Dans un premier temps, ils ne s’intéressent pas tant aux sons qu'ils ne découvrent la scène comme condition de renouvellement de la poésie. En 1913 les cubo-futuristes se donnent en spectacle. Ils ont appris à faire de bruyantes lectures-débats où l'aspect du poète choque, où sa voix claque et on les choses peuvent aller jusqu'à l'engagement physique, à la bagarre... En Novembre apparaissent sur les murs de Saint-Pétersbourg des affiches annonçant « Vladimir Maïakovski, tragédie », une pièce/poème jouée par Kroutchonykh et Maïakovski lui-même. Les commentateurs ont parfois souligné l'importance de l'événement dans l'histoire du théâtre ; mais nous ne devons pas oublier qu'il s'agissait réellement de poésie et d'une première mise en spectacle du poème.


Revenons un petit peu en arrière en changeons de décor. 20 Avril 1910, Naples : tumultueuse soirée futuriste au Theatro Mercadante. Dans son anthologie critique du Théâtre futuriste italien (La Cité/L’Age d’Homme, 1976), Giovanni Liste rapporte que « Marinetti y réussit l'une de ses meilleures performances : il impose le silence au public en saisissant au vol une orange lancée sur la scène par les spectateurs et en la mangeant ». Neuf mois plus tard, le 11 Janvier, il en tire les conclusions « théoriques » en publiant dans une revue théâtrale un manifeste « La volupté d’étre sifflé » ! Ce n'est qu'en Juin 1913 qu'il introduit les Bruiteurs de Russolo au Theatro Storchi de Modene. Là encore, agitation et bagarres pendant tout le spectacle. La poésie « théâtrale » se tourne alors résolument vers les sons et la musique. Cangiullo compose sa « Chanson pyrotechnique », poème abstrait bruitiste, et en mai 1914 les Bruiteurs de Russolo se donnent au Colyseum de Londres. Le théâtre qui se développe dès lors à un rythme effréné se qualifie lui-même de « synthétique » : il nous intéresse au premier chef car c’est bien le statut et la forme du langage poétique qui se trouvent remis en question, transformés par une suite d'inventions « mécanistes » et bruitistes. Chaque pièce, qu’elle soit instrumentale, verbale, « théâtrale », se donne d'abord comme fusée pyrotechnique, feu d'artifice : révolution. Le poète Cantarelli, l'un des théoriciens du groupe, va même jusqu'à écrire un manifeste de La Pyrotechnie comme moyen artistique (1920).


Les dadaïstes

Hugo Ball, fondateur du célèbre Cabaret Voltaire à Zurich, est l’un des tout premiers dadaïstes à créer des poèmes phonétiques aux environs de 1916. Ses « Caravane » et « Gadji beri bimba », entre autres poèmes « simultanés », sont parmi les plus connus.

Bien que Huelsenbeck et Tzara aient l'un comme l'autre composé des poèmes phonétiques, c'est incontestablement Hausmann (1886, Vienne - 1971, Limoges) qui fut l’auteur, comme on dit, le plus doué de sa génération. En 1918 il rencontre à Berlin, venant de Zurich, Richard Huelsenbeck, et fonde avec lui le « Club Dada ». Le dadaïsme de Berlin eut une dimension politique. Très tôt l'activité de Kausmann est considérée comme anarchiste (ce qui avait un sens à l'époque), et lui même passe pour un artiste « dégénéré ». Hausmann fut tout à la fois peintre, pamphlétaire, photographe, écrivain, poète, sculpteur, et surtout inventeur.

Pierre Albert-Birot, pour sa part, créait des « poèmes à crier et à danser, une succession de phonèmes et de syllabes « projetés » dans l'espace. Son poème « Chant 1 » se présente comme une véritable partition à déchiffrer, en tenant compte des « blancs », c'est-à-dire de la respiration, du souffle.


Schwitters et la « Ursonate »

La fameuse Ursonate de Kurt Schwitters est l'oeuvre phonétique importante de l'avant-guerre. Elle a tout d'abord été inspirée par le poème sonore « fmsbw » de Raoul Haussmann (1920), puis, de réécritures en réécritures, Schwitters en publie la version définitive dans sa revue Merz en 1932. C'est une large composition qui allie le poème phonétique (de lettres) et la « poésie de sons ». La représentation graphique – Schwitters parle d'« espace-écriture » – éclaire la structure de l'œuvre. Elle se présente pour l'essentiel sous la forme d'une sonate classique avec un long premier mouvement, une partie lente, un scherzo avec trio et une cadence libre précédant un final plein de virtuosité. Comme matériau linguistique, Schwitters a recours à des combinaisons de voyelles et de consonnes et parvient ainsi à créer des motifs, des thèmes, des développements, des variations, des rythmes et autres éléments formels.


Isidore Isou et le Lettrisme

Nous n'entrerons pas dans les détails de l'histoire, controversée, mouvementée, du Lettrisme en France. Le Lettrisme a été conçu en Roumanie par Isidore Isou en 1942. Celui-ci était convaincu d’être le plus grand esthéticien de son temps et d'avoir rendu la poésie a ses aspirations premières, c'est-à-dire d'avoir créé la première poésie réellement poétique. On peut en douter. La doctrine du Maitre apparait comme un syncrétisme philosophique assez pauvre, qui prétend néanmoins renouveler la Culture sous ses quatre aspects principaux, qui sont, selon Isou, l’Art, la Philosophie, la Science et la Technique. Système rebaptisé par le promoteur du Lettrisme du nom de Kladologie d'après le terme grec klados (branche). Pour les poètes phonétiques que sont les Lettristes, il est donc vital que ce soit la valeur de Création (invention-découverte dans toutes les branches) qui prime sur les autres valeurs partielles proposées jusqu'alors. Cela implique l'élimination de toutes les définitions confuses et fausses du lyrisme (sens, sensibilité, nature, etc.) au profit de la seule valeur du lyrisme « en soi ». Or, selon Isou, c'est la Lettre, considérée comme un système global et positif, qui doit représenter un tel lyrisme qualifié de « préverbal » ou encore « phonétique ».

On sait bien que la Lettre, en théorie comme en pratique, parvient très difficilement à s'imposer comme particule positive en soi. Il faut donc, pour les lettristes, en appeler à une idéologie qui place la musique au fondement de la création poétique. La lettrie est cette structure, asymptotiquement musicale, qui marque la conscience de la Lettre d'être elle-même en elle-même. On voit bien ce qu'une telle conception cache de romantisme, dans sa volonté de rapporter la création poétique à une Aspiration générale, originaire, musicale, et en fait naturaliste.

Les quelques œuvres notables d'Isou, outre son Introduction à une nouvelle poésie et à une nouvelle musique, comprennent entre autres les poèmes : « Avec le traineau sous la lune », « Cloches, pierres et prières pour une nouvelle cathédrale », « Cris pour 5 000 000 de juifs égorgés », et le plus structure : « Aux Indes ».

A la suite d'Isidore Isou, Maurice Lemaitre pénètre dans le Lettrisme avec son poème majeur, « Chien et Chat ». L'0riginalité consiste à confier l'exécution, alternative, puis simultanée, des vers à des timbres variés : une femme, soliste, représentant le chat et le chien tour à tour, et un chœur de trois hommes plus un soliste masculin. Chaque vers possède une cadence propre, issue de la structure lettrique, mais cette structure se trouve soulignée par des indications systématisées d'amplitude et de vitesse. Lemaitre accroit, avec « Chien et Chat », la musicalité du lettrisme pur. L'association du chœur et du soliste (souvent double : pour femmes et pour hommes) devient le fondement mécanique habituel de Lemaitre, sorte d'ensemble instrumental « de chambre » pour la poésie. Elle a été aussi utilisée par Isou et d'autres poètes, mais sans que la notation en soit incorporée au morceau lui-même.

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